‹ La CorrectionnelleChapitre 10 sur 231 · CANCAN ET DEMI · texte numérisé non relu

CANCAN ET DEMI

Darlot (Ernest-Bonaventure-Chrétien) est un jeune adepte de la science des Fleurant. A voir le style négligé de sa toilette, ses allures délibérées et les grâces légèrement déshonnètes de sa personne, il n'est personne qui ne devinât un danseur éraérite des bals du Chalet et l'un des coryphées les plus audacieux de cette danse lascive, désordonnée dans ses mouvements, qui a remplacé le cotillon de nos bons aïeux parmi nous. Darlot est prévenu d'avoir publiquement poussé la danse dont nous parlons jusqu'à ses plus grandes hardiesses, et d'avoir, parla trop grande licence deses passes, porté une atteinte grave à la morale publique.

M. le Président au prévenu. Vous êtes accusé de vous être livré à des danses obscènes.

Ernest. Je prouverai tout à l'heure que je ne suis nullement sorti des termes du cancan, qui est toléré dans les réunions les mieux choisies.

Un garde municipal à cheval. C'est moi qui a arrêté le particulier. Fallait voir comme il vous en décousait de ces chassez-croisé... Et comme il se dandinait, sur ses fuseaux!... Un tremblement, quoi!... Alors, je m'ai approché du cavalier et je lui ai dénoté qu'il aie à se modérer dedans ses gestes et de finir ses manières. Mais lui, il vous repart du pied droit, il se balance sur ses z'hanches, et se démène, exemplairement parlant, commeuncanichesubmergé qui secoueses plumes... C'était drôle, mais c'était pas dans ma consigne... Et voilà le sujet pourquoi j'ai incalcéré le susdit.

Autre garde municipal. Le particulier dont vous m'interrogez, je le reconnais. Il n'est pas physiquement possible de se démancher de la sorte. On aurait dit qu'il avait des fourmis dans le dos, que ça lui faisait faire des gestes et des zig-zag à mourir de rire... Voilà pourquoi nous l'avons empoigné.

Un employé des bals du Chalet et la demoiselle Fœdora, témoins assignés à décharge, déposent que rien dans la danse de M. Ernest n'était de nature à choquer la pruderie des gardes municipaux , et que le prévenu n'est pas sorti des droits' et privilèges du cancan le moins composé. « D'aîlieur, ajoute mademoiselle Fœdora, je n'aurai pas autorisé que mosieu se livrasse à mon vis-à-vis à des figures équivoques... Je suis modiste, et sans être bégueule je sais tenir mon rang et faire respecter mon sexe. »

M. Ernest prend la parole en ces termes. « Permettez-moi , messieurs, de vous dire que les municipaux que vous venez d'entendre sont par trop chatouilleux. Ils m'accusent d'avoir franchi les bornes que la morale publique et M. le Préfet de police ont assignées au cancan. Mais ces bornes quelles sont-elles ? qui peut dire où finit le cancan; où commence cette autre danse que je ne puis appeler par son nom ? Sur ce point , messieurs, il faut s'en rapporter à l'autorité des maîtres. Voici une déclaration écrite du sieur Roland , professeur de maintien , qui pose les règles de l'une et de l'autre danses. »

Ici le prévenu lit un mémoire fort détaillé et dans lequel les deux genres sont méthodiquement définis et leurs nuances fort habilement étudiées. Nous remarquons la phrase suivante qui nous a paru mériter d'être extraite : « Le cancan , dit le savant professeur, admet les piquantes agaceries, les grâces lutines de la grisette; la ch.... se compose des grossières provocations et des impudiques privautés de la courtisane. »

« Je reconnais , ajoute en terminant M. Ernest, que dans un avant-deux , j'ai fatalement glissé sur une écorce d'orange ; ce qui a pu déranger mes attitudes et introduire quelque chose d'étranger dans la composition de ma danse; mais c'était une simple glissade et rien de plus. »

Le tribunal à moitié convaincu par cette habile défense , mais jugeant néanmoins que si M. Ernest n'est pas allé jusqu'aux sublimités de la ch... , il s'est laissé aller au moins jusqu'aux légèretés un peu vives du cancan el demi , condamne le pharmacopole en 50 fr. d'amende.

Page 1