UN AMOUR MALHEUREUX
Quel est cet homme au teint have et flétri, aux traits anguleux, à la chevelure inculle, et dont toute la personne se ressent évidemment d'un violent désordre moral? Que peut-il avoir à démêler avec cette jeune grisette, jolie, proprette, coqueltement atournée, qui lui lance à la dérohée des regards dans lesquels se peignent tour à tour la terreur, la pitié et la honte? Cet homme, c'est Birbach, tendre et mélancolique corroyeur allemand, qui cache, sous une écorce raboteuse, une sensibilité toute germanique, et cet enthousiasme en quelque sorte méthodique qui produit les passions vigoureuses et concentrées et les amoureux en dedans, selon le langage un peu trivial, mais plein de relief, des demoiselles de boutique. Birbach n'a pu apercevoir mademoiselle Olympe, sa voisine, sans concevoir pour elle une de ces passions soudaines et irrésistibles qui s'emparent de tout un homme,
esprit et cœur, et absorbent toutes ses facultés. Laissons mademoiselle Olympe nous développer ce triste roman qui vient se dénouer très prosaïquement devant la police correctionnelle, où notre Werther se trouve traduit sur la plainte de sa Charlotte.
« Messieurs, dit mademoiselle Olympe d'une voix timide, c'est bien mortifiant pour moi d'avoir à vous entretenir de cette affaire. M. Stephens
Birbarch était mon voisin depuis six mois six
mortels mois, je puis le dire, et pendant lesquels j'ai eu à souffrir de sa part bien des désagréments et des avanies. Il ne se passait pas de jour qu'il ne m'écrivit des lettres en allemand, et qu'il ne me fit des déclarations dans sa langue, mais auxquelles je n'ai jamais répondu, comme bien vous pensez. Je ne pouvais pas mettre les pieds sur le carré que Stephens n'entr'ouvrît sa porte pour
pousser quelque gros soupir et me faire ses grands yeux de travers. Si je sortais, Stephens était sur mes pas ; lorsque je rentrais, le soir, j'étais toujours sûre de le trouver planté devant ma porte ou assis sur l'escalier, la tète dans ses deux mains, poussant toujours ses mêmes soupirs. Il me faisait peur avec sa grande barbe et ses vilains cheveux. Je m'en plaignis à la portière qui me dit : Le corroyeur est un imbécile.... Vous lui avez tourné le jugement; il ne travaille plus, ma chère... il me doit deux termes, il va s'attirer son congé... N'ayez pas de souci, je lui laverai le museau... Stephens ne tint pas compte des avertissements de la portière ; tant et si bien qu'un soir, comme je rentrais chez moi, il me prit la main et me dit en allemand, et avec ses mêmes yeux de travers, des choses qui ne devaient pas être très honnêtes à cause de la circonstance. Au fond, j'avais de la peine pour lui ; mais, comme on dit, on ne se commande pas à soimême.
M. le Président. Vous n'avez encore rien dit des faits qui ont motivé votre plainte.
Mademoiselle Olympe. Ah ! monsieur , j'en suis encore toute confusionnée!... Un matin, donc, que j'étais couchée et que je dormais, je fus réveillée en sursaut par M. Stephens, qui était debout devant mon lit avec des yeux... oh ! mais des yeux qui ne me sortiront jamais de la tète... Je ne comprenais pas d'abord comment il avait pu entrer, puis je me rappelai que sa clé ouvrait la serrure de ma chambre. J'avais été bien mal attentionnée, le connaissant depuis le soir qu'il m'avait manqué, de ne pas mettre ma commode derrière ma porte... On paie toujours bien cher une imprudence! .. Que voulez-vous que je vous dise?... Cet homme que je croyais si honnête et si délicat, m'a outragée, tout ce qu'il y a de plus outragée dans mon honneur qui m'est cher. Il a été révoltant comme il n'est pas possible... Ce n'est pas sa faute s'il n'y a pas eu... un malheur de fait. Heureusement que mon bon ange envoya la portière à mon secours. Elle seule pourra vous dire dans quel état elle m'a trouvée et toutes les égratignures que j'avais au visage. »
Madame Bataille, portière, dépose sur les mêmes faits, mais avec une crudité d'expressions, et une liberté de langage qui nous interdisent de reproduire ici sa déposition.
Birhach parait morne et plus préoccupé de la
plaignante que de la plainte. Il refuse de répondre. Il se contente de porter, à intervalles égaux, la main au cœur, et de lancer périodiquement à mademoiselle Olympe un de ces regards profonds dans lesquels l'âme passe toute entière.
Birbach est condamné à six mois d'emprisonnement et 150 fr. d'amende, comme convaincu de s'être rendu coupable d'attentat à la pudeur. Avant de quitter l'audience, Stephens cherche encore une fois de l'oeil la trop cruelle Olympe ; mais son regard , loin d'exprimer le reproche ou la colère, n'est qu'une traduction de ce cri qui retentit dans le cœur du sentimental corroyeur : Icht lieoen si!
M. PLUCHOHNEAU.
Un petit vieillard, sec comme un peuplier, et bâti comme un ceps de vigne, se présente en qualité de plaignant 5 la barre correctionnelle. Il porte un habit bleu barbeau et une culotte courte, couleur safran. Sa tète est entièrement dégarnie de cheveux. Quelques poils rares ornent cependant le derrière de son crâne ; il les a réunis à l'aide d'un cordon qui les serre tellement qu'ils gardent perpétuellement la position horizontale: on dirait d'une saucisse collée par un bout au cuir chevelu.
M. le Président. Vous vous plaignez de voies de fait... Expliquez votre plainte.
Le plaignant. Vous pouvez prendre des renseignements dans mon quartier ; on vous dira si j'y suis vertueux et honorablement noté.
M. le Président. 11 ne s'agit pas de cela.
Le plaignant Je paie mon terme et mes impôts avec une régularité que j'oserais qualitier d'évangélique, et j'ai été sept ans incorporé dans la garde nationale sans avoir encouru le moindre blâme de mes chefs supérieurs... j'ai même eu trois voi\ pour être caporal.
M. le Président Voulez-vous enfin en venir à votre plainte ?
Le plaignant. Je ne donnerais pas une pichenette à un chat, et j'adore les enfants.
M. le Président. Je vais vous retirer la parole si vous ne venez pas au fait.
Le plaignant. Je crois m'y être scrupuleusement renfermé.
M. le Président. C'est-à-dire que vous n'en avez pas dit un mot.
Le plaignant. Je crois vous avoir dit que je m'appelle Pluchonneau... En cette qualité, j'étais
allé au Jardin-du-Roi, que les révolutionnaires ont appelé, je ne sais à quel propos , Jardin-des- Plantes... Enfin , j'y étais allé jouir de l'aspect des singes... Après avoir admiré ces quadrupèdes, que je qualifierai de merveilleux avec M. de Buffon , j'étais venu rendre visite à l'ours Martin , et je partageais avec lui le sucre de ma demi-tasse que j'avais mis dans ma poche à son intention... J'adore les animaux... Ce monsieur, qui était mon ennemi au fond de son cœur sans que je puisse m'en douter, ne l'ayant jamais vu , était près de moi. Faut croire qu'il était jaloux que je donne du sucre à l'ours au lieu de lui en offrir, ou bien qu'il avait des raisons pour m'en chercher... J'en ignore scrupuleusement; mais ce que je n'ignore pas, c'est qu'il me dit, en me fixant avec la plus palpable moquerie, que les petits cadeaux entretiennent l'amilié, et que d'un serin à un ours il n'y a que la patte. C'était disgracieux pour un homme de mon rang, herboriste retiré; aussi je m'autorisai à lui dire qu'il était un paltoquet et que l'ours était mieux léché que lui. C'était molestant , je le sais ; mais ça ne valait pas un indicible coup de pied dans mon tibia, que toute la peau en a parti , et que je l'ai retrouvée le soir dans mon caleçon.
Le prévenu. Je puis-t-y riposter?... Donc, le muflle ci-joint....
RI. le Président. Parlez plus convenablement !
Le prévenu. Si vous aviez vu comme il avait l'air cornichon en donnant ses miettes de sucre à l'ours, qu'il appelait p'tit fi , p'tit mignon, ni plus ni moins qu'un chardonneret ! ... Y avait joliment de quoi rire.... mais il ne vous dit pas qu'il m'a dit des sottises pendant une heure.... Il m'a appelé émeutier, révolutionnaire, septembriseur...., enfin, un tas d' mots étrangers... Alors embêté de çà , je lui ai rabattu son caquet avec un petit coup de mon soulier... Mais lui avoir décollé la pelure, c'est pas vrai, je le renie.
Malheureusement pour le prévenu, deux témoins viennent corroborer la plainte de M. Pluchonneau, et le prévenu est condamné à 1 5 jours de prison.
Bellinari est un de ces colporteurs de figurines que le Piémont nous envoie par légions et que vous êtes assuré de trouver dans toutes les cohues, |eur planchette sur la tête, au risque de casser bras et jambes aux saints et aux grands hommes dont se compose leur fragile étalage. Il faut tou-
jours se défier du voisinage de ces rusés coquins, qui habituellement ne se faufilent dans les foules que dans le but d'y chercher plaies ou bosses pour leurs petits bons hommes; c'est du moins ce qui paraît résulter de l'affaire dont les détails suivent.
Le 29 octobre dernier, le sieur Robineau, épicier, madame son épouse, ses deux enfants en bas âge, sa bonne et son chien, se rendaient par extraordinaire rue Beaubourg, où les appelait un dîner de famille. La famille Robineau, au grand complet, y compris le quadrupède déjà mentionné, occupait l'un des trottoirs fort étroits qui bordent la rue Saint-Denis, lorsque Bellinari, dit la plainte, jugeant sans doute à l'air fort pacifique de M. Robineau qu'il y avait un bon coup de commerce à faire avec lui, vint se jeter dans la famille de l'épicier. Le choc fut tellement violent que toute la cargaison de Bellinari fut renversée et brisée comme verre dans sa chute. Grave débat entre le colporteur et l'épicier, qui refuse de reconnaître le dommage dont se plaint Bellinari. La querelle s'échauffe, et M. Robineau, emporté par la pétulance de son caractère, lance, dans la chaleur de l'altercation, un vigoureux coup de parapluie à son adversaire. Les voies de fait sont parfaitement caractérisées.
Bellinari s'exprime ainsi : « Signori zou zes, fat mi la carità de condamnare lé signore che m' ha dato ouna grandissime zifle avéquc soun bâton. Excellentissimi zouzes, z'avez un souperbe Napoleone à ceval, una copia d'un gusto délicioso... Ze né démande pas trop; trénté francs pour la copia déliciosa... Lé reste dé mes figourines , zé né voux pas lis faire pagare; perché zé né souis pas un tourco. »
Bobineau,qui a peine à contenir son indignation, s'écrie : « Vous avez le front, gâcheux de plâtre, de demander trente francs pour de petites bonnes gens dont les enfants ne voudraient même pas pour leurs petites chapelles de la Fête-Dieu... Il ose parler de son Napoléon!... un quelque chose en redingotte jaune qui était huché sur un poulet d'Inde aurore... Merci !... J'offre de tout 3 francs.
Le tribunal , arbitrant approximativement le dégât à 6 francs, condamne Robineau , qui est pressé d'en finir, à payer cette somme, et aux dépens, et écarte le fait de sévices.
Le piémontais, à part. Zé mé rattraperai oune autre fois.
Imprimerie J'am tuiie Uratiot ei C% rue de la Monnaie, it.
J, BOURHIAjVGÉ, ÉDITEUR D'ESTAMPES, 241, PLACE DU PALAIS- ROYAL.