UN PESSIMISTE
Douradour fait comparaître devant le tribunal de police correctionnelle , la femme Douradour , son infidèle moitié, et le tambour Fortuné sous la prévention d'adultère :
M. le Président. Douradour , quel est votre état?
Douradour. L'état de tous les maris qui ont le malheur d'être dans lemiea... c'est dit, j'espère, et vous comprenez à présent ce que je suis!... Je suis... trompé -, voilà le mot.
M. le Président- Je vous demande quelle est votre profession.
Douradour. Chaudronnier et malheureux. Je me plains de ma femme qui s'en est laissé conter par le tambour de ma compagnie, le petit Fortuné. .. un petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein.
M. le Président. Quelles sont les preuves que vous pouvez administrer ?
Douradour. Des preuves?... Cane se voit donc pas sur mon visage que je suis... Mais je dois être tout jaune!... Vous voulez des preuves?... C'en est-il ça des preuves ?... (Le plaignant exhibe une paire de guêtres.) Voilà ce que j'ai trouvé sous l'oreiller de ma femme un matin que je venais de monter ma garde... D'ailleurs il y a des témoins, et voici toujours des lettres qui vous disent la chose au plus juste.
Ces lettres, qui respirent l'amour le plus ardent, laissent peu de doute sur la culpabilité des prévenus. Des voisins ont vu souvent Fortuné s'introduire nuitamment dans le domicile des époux Douradour et n'en sortir que le matin.
Douradour. Là!... Je ne le fais pas dire, et vous voyez bien que je le suis !... Voilà tout ce que je demandais.
En présence de ces nombreux témoignages, le tribunal ne pouvait hésiter. En conséquence, les prévenus sont condamnés chacun à 3 mois d'em- I prisonnemeut.
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Hautoire est un garçon boulanger de belle venue , droit comme un jonc, sec comme la jambe d'un lévrier. Sa figure est immobile sous un masque épais de farine; elle n'annonce aucune émotion. Il est assis au banc des prévenus.
Un homme à peu près de même farine s'avance au milieu de l'enceinte; c'est Coltembourg, exerçant aussi l'état de garçon boulanger, et sur la plainte duquel Hautoire est traduit en justice. Cottembourg va nous expliquer lui-même les faits de la cause.
Cottembourg. Je suis garçon de four chez M. iS'ollet, et Hautoire, gindre (garçon de pétrin), dans la même maison. La vérité est de dire que nous ne cordions pas trop bien, rapport à la petite Flammerot, à qui que nous en contions chacun pour son particulier... Attendez voir la fin. Hautoire me dit un jour : « Je sais que tu allumes
la grande Madeline ; mais ça n'est pas pour toi que le four chauffe, blanc-bec!... La Bourguignolte est ma promise; elle a ma réciproque... J'ai déjà pris, comme on dit, un pain sur la fournée... Par ainsi je te conseille de ne pas venir cuire à mon four, ou sinon je tape!... » V'Ià donc que pendant qu'il avait la main à la pâte, non, je veux dire à la tape, il m'envoie entre les deux yeux un coup de poing suivi d'un coup de semelle de soulier, qu'il me lance dans le ventre sans me laisser le temps de me retourner. Ça n'était pas brave de commencer sans crier gare !... Pour lors, je me fends à mon tour, et je lui sers de l'atout, comme de juste; mais lui se jette sur mon individu et m'empoigne le nez avec les dents...
Hautoire. Voilà un fagot!. ..Je demande voir si on peut y mordre lenez, à ce méchant camard? Il n'y en a pas plus sur sa figure que sur une reinette grise!...
Cottembourg. Ça n'empêche pas que tu as trouvé à mordre; à preuve que j'ai encore des dents sur le nez.
Ilautoire. Sous le nez, je ne dis pas !...
Cottembourg. Je vas vous montrer les dents , mes juges. — Le plaignant allonge son nez vers le tribunal.
Hauloire. Ça ne parait pas plus que ton nez au milieu du visage, mon vieux!... Cottembourg n'a pas de nez, vous allez voir qu'il va dire que c'est moi qui le lui ai mangé... Ah! ce nez!...
M. le Président. Il ne s'agit pas d'insulter le plaignant, mais bien de répondre à sa plainte... Qu'avez-vous à dire ?
Hautoire. Je dis que Cottembourg n'avait pas besoin de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait pas... Madeline était ma promise... quand on est pour se marier, oa n'est pas bien aise , pas vrai ? qu'un méchant garçon de four vienne aduler votre objet, et chercher à l'enjôler.
M. le Président. Ce n'était pas une raison pour vous porter à l'égard de votre camarade à un acte de barbarie ; car votre action ne saurait être qualifiée autrement.
Hautoire. Mais puisque je vous dis que Cottembourg n'est qu'un chauffeur, et qu'il cherchait à échauffer Madeline, qui est mon objet !
M. le Président. Est-ce tout ce que vous avez à dire pour votre défense ?
Hautoire. Faut pas aller si vite!... J'ai vingtcinq raisons pour une à vous donner comme quoi je n'ai pas mordu Cottembourg : la première , c'est qu'il n'a pas plus de nez que rien du tout, une mouche n'en ferait qu'une bouchée !... la seconde, c'est qu'il a le nez de côté, et que si j'avais voulu le manger, je pouvais avaler de travers; latroisième...
M. le Président. Vous n'êtes pas ici pour faire l'agréable ; il vaut mieux vous taire que de continuer sur ce ton.
Hautoire. Dam ! vous me demandez des raisons, en v'ià!...
M. le Président. Vos raisons ne sont nullement des raisons.
Hautoire. Que voulez-vous que je vous dise?... Je ne suis pas avocat, moi ; mais pourtant s'il faut parlerje parlerai... je peux vous en dégoiser aussi long qu'un autre...
M. le Président. Répondez catégoriquement. Avez-vous mordu votre camarade?
Hautoire. Eh bien ! oui et non.
M. le» Président. Expliquez-vous.
Hauloire. En lui parlant d'un peu près, il y a eu un coup de dent de donné ; mais c'est sans faire attention.
Cottembourg. Ne l'écoutez pas : il mordait comme un enragé !...
M. le Président. Voilà ce que le tribunal voulait savoir. Asseyez-vous, Hautoire.
Hautoire se rassied, visiblement contrarié de l'aveu qui vient de lui échapper. Il fait d'inutiles efforts pour ressaisir la parole; mais M. le Président lui impose silence.
Le tribunal, attendu qu'il résulte de l'aveu même du prévenu, que celui-ci a blessé volontairement Cottembourg, condamne Hautoire à un mois d'emprisonnement, 50 francs de dommages-intérêts et aux dépens.
Hautoire. C'est donc pour son fichu nez que vous me condamnez ?... Ça n'a pas de bon sens de de me donner de la prison pour si peu de chose... C'est égal , Cottembourg n'aura pas la Bourguignotte, et ça lui fera un fameux pied de nez.