LA FOLLE NUIT
Les gens sobres ne sauraient croire combien, en général, l'organe de la destructivité prend de développement chez l'homme qui a bu outre mesure. Il semble que pour les personnes ivres ce soit un besoin irrésistible de rompre quelqu'un ou de casser quelque chose. Certes, ce n'est pas un des effets les moins curieux de l'ivresse que cette disposition à tout briser. C'est pour avoir poussé l'ébriété jusqu'à cette fatale condition que les nommés Galbert, Orioste et Faucillon comparaissent devant le tribunal de police correctionnelle. Ils sont prévenus d'avoir brisé des réverbères un jour, ou plutôt une nuit, qu'ils avaient la tète échauffée par les fumées du vin.
Bondon, chef de ronde, par les soins duquel les trois prévenus furent arrêtés, vient déposer que ceux-ci étaient dans un état voisin de l'asphyxie; \e vin leur sortait des yeux. Il a vu les accusés couper la corde d'un réverbère dans la rue de Grammont, ce qui a déterminé la chute du réverbère. 11 s'est saisi des délinquants au moment qu'ils venaient de pratiquer la même opération sur un second réverbère, qui, par parenthèse , ajoute le témoin, a failli écraser un homme de son escouade. Les prévenus ont opposé une vigoureuse résistance, mais ils ne savaient ce qu'ils faisaient, « car ils nous ont pris pour des Bédouins, dit Bondon, et ils parlaient de nous exterminer si nous ne nous retirions au plus vite dans le désert. «[(Hilarité dans l'auditoire.)
Les prévenus donnent des marques du repentir le plus vrai et reconnaissent l'exactitude des faits, autant toutefois que leur mémoire peut les leur rappeler. Ils accusent le vin des désordres qu'ils ont commis. L'avocat des prévenus prend ensuite la parole et dans une plaidoirie toute lardée de cita-
tions d'Horace, il se trouve faire un moment Véloge de l'ivresse et le procès de la tempérance. Son discours qui a duré près d'une heure est un agréable morceau de rhétorique : quoiqu'il manque au fond de raisons solides, il n'en promet pas moins un bon orateur de plus au barreau.
Malgré l'éloquence de l'habile défenseur, les prévenus sont condamnés chacun à 100 fr. de dommages-intérêts et solidairement aux dépens.