VISITE DE CARNAVAL
Un petit homme maigre, jaune et frêle, se tient debout depuis quelques instants en face du tribunal ; il semble attendre avec une morne résignation qu'il plaise à M. le Président de l'interroger. Son attitude est celle d'une personne convalescente qui se tient à grand' peine sur ses jambes. Enfin M. le Président, ayant achevé de classer des papiers, aperçoit notre souffreteux et lui demande ses nom, prénoms, profession et domicile.
« Je me nomme, répond le petit homme, Côme- Philibert-Andronic Cabouillaud, ex-pharmacien, domicilié rue de la Lune.
M. le Président. Dites au tribunal les faits dont vous vous plaignez.
Le sieur Cabouillaud. Le 27 janvier dernier, vers sept heures du matin, nous reposions tranquillement, mon épouse et moi, lorsque la sonnette de l'appartement s'agite bruyamment. Je n'attendais
personne à cette heure-là, aussi je ne m'empressai pas d'aller ouvrir. La sonnette s'agita de nouveau et avec plus de force encore que la première fois.
Madame Cabouillaud me dit : « Vois donc ce que cela peut être, mon bon ami; c'est bien certainement quelqu'un. » Je me lève ; mais on ne me laisse pas le temps de m'habiller, et le tintamarre recommence de plus belle : on aurait dit une fêle carillonnée. J'endosse ma robe de chambre et je cours à la porte. A peine ai-je ouvert, qu'un personnage de l'espèce la plus bizarre se présente à moi et place sous mon nez un vase d'une insupportable puanteur et qui contenait, en ma qualité d'ex-pbarmacien je ne pouvais m'y tromper, de Phydro-sulfure d'ammoniaque, l'un des gaz les plus fétides que l'on connaisse ; c'était capable de renverser un homme. Sans me laisser le temps de l'interroger, l'inconnu me dit d'un ton goguenard :
« Je suis Pétronille-Pancrace Vésinet, parfumeur bréveté du roi de Westphalie, inventeur du Vespétro et autres élixirs, actuellement en bonne odeur dans le public. Je viens pour vous faire mes offres de service... Flairez-moi ça comme ça pue!... Je laisse des commodités à ceux qui traitent avec moi. » Je ne répéterai pas tous les propos incongrus que le prétendu parfumeur me débita encore; ceux que je viens de vous rapporter doivent vous faire sentir de quelle nature ils pouvaient être. Je priai ce personnage malhonnête de se retirer. Au lieu de se rendre à mon invitation, il me repoussa violemment et s'élança dans l'appartement, promenant dans tous les coins son odeur infecte. Il alla même jusqu'au lit de ma femme, à laquelle il se plut à faire respirer ces exhalaisons pestilentielles- Je n'étais plus maître de moi-même, et, le saisissant par une partie de ses vêtements, je faisais des efforts pour l'attirer vers la porte, lorsqu'il se retourne et me jette à la figure le vase qui contenait ses dégoûtants parfums. Ce n'est pas tout; comme j'appelais des secours et que je courais vers la porte, il empoigne une chaise et me la lance dans les jambes et me renverse. Cette chute m'a occasionné les blessures les plus graves, ainsi que le constate un certificat de mon médecin. J'ai été tellement bouleversé par cette scène désastreuse, que je n'en suis pas encore tout à fait remis.
M. le Président, s'adressant au prévenu. Boissy, pourquoi avez-vous violé le domicile des époux Cabouillaud ?
Le prévenu. Je ne savais ce que je faisais : je sortais du bal , et j'avais la tète échauffée par le vin ; je croyais rentrer chez moi , et je me suis trompé d'étage.
M. le Président. Cela n'est guère croyable. En voyant Cabouillaud vous auriez dû reconnaître votre erreur.
Le prévenu. On ne raisonne guère quand on est pris de vin... M. Cabouillaud , qui était à jeun, lui, n'aurait pas dû se fâcher d'une plaisanterie.
M. le Président. D'accord , si vous n'aviez pas joint des voies de fait... Mais il a eu raison de ne pas souffrir qu'il fût maltraité impunément.
Le prévenu. Je vous promets, M. le Président, que j'étais tout sol lorsque la portière m'a raconté la scène que j'avais faite chez M. Cabouillaud. J'ai même fait présenter mes excuses aux époux Cabouillaud ; mais il m'ont fait répondre qu'il leur
fallait des dommages-intérêts et non pas des excuses... Je n'ai que 800 francs d'appointements... j'ai déjà tant de peine à vivre !...
M. le Président. On ne le croirait pas à voir l'état dans lequel vous vous mettez.
Le prévenu. C'est pour m'étourdir un peu, seulement pour m'étourdir!.... Quand on n'a que 6G francs par mois et une famille à nourrir, ça n'est pas bien gai... on peut bien chercher à s'étourdir.
Mais le tribunal, qui n'est pas d'avis qu'on doive s'étourdir au point de troubler la tranquillité d'autrui et de blesser un citoyen inoffensif , condamne Boissy à 5 jours d'emprisonnement.