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UN SOTTRD QUI NE VEUT RIEN ENTENDRE

On appelle devant le conseil de discipline de la garde nationale l'afTairedu sieur Stiégard, cité pour refus de service. Personne ne répondant, on passe à d'autres affaires, en ayant soin après chacune de rappeler le sieur Stiégard. Cependant le rôle des causes est épuisé et M. le Président va lever la séance, lorsqu'un individu se présente devant le conseil, et d'un ton de mauvaise humeur, témoigne au tribunal son mécontentement de ce qu'on l'a dérangé inutilement de ses occupations.

M. le Président lui demande son nom, mais il ne répond pas. Enfin un membre du conseil se hasarde à interpeller ce mécontent : N'ètes-vous pas le nommé Stiégard?

Stiégard. Commentai est trop tard?... vous plaisantez sans doute... Voilà trois heures et demie que j'attends ici ; il fallait donc me dire en entrant que vous n'auriez pas le temps de me juger!...

M. le Président, grossissant sa voix : On vous demande si vous êtes Stiégard.

Stiégard. Certainement, je tiens à être jugé ce

soir!... Je dois partir demain pour Bruxelles, et je veux savoir avant mon départ si le gouvernement veut décidément me faire monter la garde.

Un tambour s'approche en ce moment du prévenu et, faisant avec ses deux mains une sorte de cornet acoustique, il lance d'une voix tonnante dans l'oreille de Stiégard ces mots : Êtes-vous Stiégard ?

Le prévenu n'a pas l'air d'être fort ébranlé par celte espèce de détonation et répond :

« Certainement, je suis Stiégard, eh bien ! après ?

M. le Président. On vous a appelé plus de vingt fois ; il est d'usage que l'on réponde.

Stiégard, outré de colère. Comment que le ciel me confonde !...

M. le Président ne sait plus comment se faire entendre du prévenu, qui est sourd comme un sonneur de cloches. Il ordonne au tambour de se placer à l'oreille du prévenu et de lui transmettre ses interpellations.

M. le Président. Pourquoi refusez-vous de monter lagarde ? (Le tambour transmet la question.)

Stiégard. Je ne puis monter la garde pour des raisons à moi connues, des motifs de santé...

M. le Président. Le conseil doit connaître ces raisons; il est seul juge de leur mérite.

Le tambour transmet ces mots en augmentant le volume de sa voix d'une manière effrayante.

Stiégard, piqué. Vous n'avez pas besoin de crier comme vous le faites ; j'entends parfaitement sans cela.. . (Éclats de rire dans l'auditoire.)

M. le Président. Quels sont donc vos motifs ?

Stiégard. Je vous ai dit que ma santé s'y opposait... J'ai quelque chose dans la tète...

M. le Président. Avez-vous un certificat ?

Stiégard. Je ne suis pas malade... Est-ce que j'ai l'air d'un malade?... Je vous réitère que j'ai des raisons particulières que je ne puis pas dire.

M. le Président. Ne serait-ce pas parce que vous êtes sourd?

Stiégard, avec fureur. Apprenez, Monsieur, que je ne suis pas sourd!... Je ne suis pas sourd, entendez-vous? et je ne souffrirai pas qu'on se moque de moi!. ..Moi, sourd!... J'aurais dù l'être à toutes vos questions... Ne m'interrogez plus... je ne répondrai pas !...

M. le Président, après avoir inutilement cherché à persuader au prévenu qu'il n'a pas eu l'intention de le blesser, le renvoie à se pourvoir devant le conseil de révision.

Imprimerie (I'améoée Gratiot et O, rue de la Monnaie, 11.

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