POINT LE MONDE
passé, le dimanche 2 février dernier, entre le prévenu, Pivonnet, et plusieurs des personnes qui se trouvaient réunies chez vous.
Mathieu. C'est bien simple!... Pivonnet lésa envenimées de sottises et de coups.
M. le Président. Cette scène a été amenée sans doute par des provocations préliminaires... Racontez les faits au tribunal.
Mathieu- C'est juste !... Il est donc bon de vous dire que les ouvriers marbriers du Père La Chaise donnaient un grand bal de société dans mon établissement. C'était joliment composé, je peux m'en vanter : il n'y avait que les ouvriers de la coterie, des ouvriers à 3 francs 10 sous par jour!... et des demoiselles un peu bien ficelées, qu'on aurait bien pu se croire dans Vile d'Amour, parlant par comparaison... Voilà Pivonnet, qui sortait du bal masqué du Mameluck, qui vient avec un de
ses camarades et qui me dit : « Ah ben!... je crois qu'on s'amuse sans moi là-haut ; il n'y a pas de bonne fête sans Pivonnet ! » Le voilà qui monte dans le bal ; mais les danseurs n'étaient pas d'avis de le recevoir dans leur société ; c'est ce qui a fait du grabuge.
Martel, clarinette au Veau- couronné. Pivonnet voulait entrer de force, quoiqu'on lui dit que ça ne se pouvait pas... Et comme il faut toujours mettre les poings sur les yeux avec Pivonnet, il y a eu du gâchis.
M. le Président. Pivonnet n'était-il pas l'agresseur ?
Martel. Oui, monsieur le Président. On l'avait prié très poliment de s'en aller, parce que c'était un bal d'amis, et un bal par souscription ; Pivonnet n'en fit rien ; au contraire , il s'obstinait à vouloir forcer la consigne. Lorsqu'il vit que tout le monde était opposé à ce qu'il entrât , il saisit une bouteille et la lança dans le bal : heureusement la bouteille n'atteignit personne.. . Il se mit à insulter les dames , et c'est alors que quelques cavaliers se sont emparés de lui et l'ont jeté à la porte.
Cullier, officier de bouche du Veau- Couronné. Après avoir été mis à la porte, Pivonnet est rentré de nouveau , malgré les observations de son camarade, qui cherchait à l'emmener... Alors un des danseurs, que je ne connais pas, l'a pris par les épaules, et l'a conduit ainsi jusque dans la rue.
M. le Président. Pivonnet n'a-t-il pas porté des coups ?
Cullier. Il ne se gênait pas pour en donner.
M. le Président. N'insultait-il pas les personnes du bal ?
Cullier. Il en disait pis que pendre.
AL le Président. Précisez les injures.
Cullier. Il les appelait Africains... Africain ou Bédouin , il n'y a pas de différence , et c'est ce qui les a humiliés... Il est vrai de dire que Pivonnet avait flûte, et qu'il n'avait pas sa connaissance.
Le prévenu prend la parole et cherche à détruire une à une toutes les charges qui s'élèvent contre lui. 11 reconnaît avoir tenté de s'introduire dans le bal, mais il nie les violences qui lui sont imputées. Il invoque le témoignage de son ami Porchet, qui seul peut rendre hommage à la vérité des faits et attester la modération dont il a fait preuve.
Porchet est appelé comme témoin à décharge. « Pivonnet, dit-il, n'a pas plus de raison qu'un
enfant de huit jours quand il est dans les Indes. Je l'attendais à la porte fort heureusement pour lui ; car lorsqu'il a été poussé dehors, il allait tomber au beau milieu du pavé, si je n'avais été là pour le recevoir... Il ne faut pas en vouloir à ce pauvre Pivonnet, qui était pour le moment un peu cassecou... Il est bon enfant, mais licheur!...
« La preuve, ajoute le témoin, que Pivonnet était dans la boisson, c'est qu'il criait : A moi les Français!... les Africains veulent vexer les Parisiens... Il faut leur montrer que le Français est un malin, qu'il est solide au poste et qu'il n'a jamais bronché devant l'ennemi!»
Sans avoir égard à cet honorable témoignage, le tribunal, considérant d'une part les fâcheux antécédents du prévenu, déjà condamné neuf fois pour tapage, voies de fait et autres délits analogues, condamne Pivonnet à un mois d'emprisonnement.