ARRHES PERDUES
Une question des plus originales était agitée dernièrement devant la justice-de-paix. Voici les faits qui ont donné naissance à cet étrange procès.
Le sieur Dalouet, ferblantier-lampiste, avait résolu de prendre femme. Ses yeux se tournèrent vers la demoiselle Guichardon, couturière en robes. Dalouet parvint à se faire agréer de la couturière, et un mariage fut arrêté. Dans l'intervalle des fiançailles, Dalouet redoublait de soins empressés, de prévenances ; c'était tantôt un cadeau, tantôt un repas, tantôt des soirées passées à l'Ambigu ou à la Gaîté. Bref, le lampiste ne comptait guère et s'efforçait avant tout de se rendre agréable à sa fiancée. La demoiselle Guichardon, soit qu'elle eût fait un retour sur elle-même, soit qu'elle n'eût pas bien réellement d'avance l'intention de devenir madame Dalouet, écrivit un jour à son prétendu pour lui témoigner tous ses regrets de ne pouvoir accepter l'offre si généreuse de sa main. Entre autres motifs de refus, la couturière alléguait un vieux penchant contre lequel elle ne se sentait pas la force de lutter, et puis, et puis... tout ce qu'une femme peut dire de fâcheux en pareille circonstance. Dalouet n'était pas d'avis de forcer le consentement de la trompeuse fiancée, mais il a pensé qu'il pouvait exercer un recours contre elle, en raison des sommes dépensées pour son compte. En conséquence , il a actionné la demoiselle Guichardon devant la justice de paix pour s'entendre, ladite demoiselle, condamner à restituer au réclamant la somme de 95 .francs , montant de divers achats faits au profit de la défenderesse et de plusieurs diners pris en commun.
Dalouet expose gaiement les faits que nous venons de faire connaître, et pose des conclusions à fin de restitution. Au reste, il s'applaudit d'avoir échappé au mariage, les renseignements ultérieurs n'étant nullement favorables à la demoiselle Guichardon, qui n'avait pas seulement un penchant, mais trente inclinations plus ou moins vivaces.
La demoiselle Guichardon se présente ensuite, et soutient l'irrévocabilité des donations. « S'il faut tout dire, ajoute la défenderesse, Dalouet est en reste avec moi; je puis dire qu'il ne m'a pas tenu compte des sacrifices que j'ai faits pour lui. »
Interrogée sur la nature de ces sacrifices, la défenderesse refuse de s'expliquer et persiste à dire seulement qu'elle a fait des sacrifices à Dalouet.
M. le juge de paix, se fondant sur ce que les donations attaquées avaient été faites indépendamment de toute condition , renvoie Dalouet des fins de sa demande, et le condamne aux dépens.
Imprimerie (TAmédée Gratiot et C, rue de la Monnaie, 11.
J, BOU RMAN CÉ, ÉD1TFÏ1R DF^TWES, 1Ù> PUOF DU PUHMOYH.