‹ La CorrectionnelleChapitre 116 sur 231 · LE LION ET LE SERPENT · texte numérisé non relu

LE LION ET LE SERPENT

. Ceci n'est pas un apologue à la manière de Phèdre ou de La Fontaine, mais tout bêtement un procès en police correctionnelle, dans lequel viennent figurer un de ces beaux fils, héros de la fashion, qui ont pris la dénomination de lions, d'une locution anglaise, et un de ces honnêtes financiers qui vendent l'argent au poids de l'or aux enfants de bonne maison.

Nous laisserons M. de J expliquer lui-même

les faits du procès.

« Au mois de mai 1839, je désirais faire un emprunt de vingt mille francs. Je m'adressai à un sieur Pottin, agent d'affaires, qui m'avait déjà rendu quelques services dans des circonstances toutes semblables. Le sieur Pottin me conduisit chez le sieur Renaudeau, que je traduis aujourd'hui sur les bancs de la police correctionnelle. J'exposai au sieur Renaudeau mes besoins, et le

priai de me prêter la somme qui m'était nécessaire. Le sieur Renaudeau ne me connaissait pas ; cependant, après les renseignements qu'il prit sur ma famille, il consentit à me prêter 20,000 francs sur lettres de change. Cette somme devait m'ètre fournie en marchandises, et, par une précaution qui fait honneur à la prudence de prêteur, il fut convenu que je me ferais assurer par la compagnie d'assurances sur la vie humaine pour une somme double de la somme prêtée. L'époque de remboursement était fixée à huit mois. Voici la nomenclature des objets qui me furent remis, avec les estimations données par le sieur Renaudeau luimême: Un magnifique serpent boa empaillé, 1,500 fr.; mouchettes, avec leurs plateaux, 1,800 fr.; fromages de Marolles, 4, OOOfr.; conduits en fonte pour fosses d'aisances, 6,000 fr. ; oiseaux divers avec leurs cages, 2,700 fr.... Le tout, vendu par l'entre-

mise du sieur l'ottin, a produit, défalcation faite des fiais, une somme nette de 900 fr. !... Cependant, malgré le déchet considérable dans les évaluations, le sieur Renaudeau , à l'échéance de la lettre de change , exerça contre moi les poursuites les plus rigoureuses; il obtint une prise de corps qui fut exécutée. Mais, à mon tour, j'ai cru devoir user de représailles envers mon inexorable prêteur, et je suis convaincu que je rends ainsi un service éminent à la morale publique, en publiant un fait d'usure aussi criant. »

M. le Président. Renaudeau, vous avez entendu le fait qui vous est imputé. Il résulte des renseignements pris sur votre compte que vous vous livrez habituellement à des prêts usuraires. Qu'avez-vous à répondre ?

Renaudeau. Rien ne saurait égaler l'ingratitude des débiteurs, si ce n'est la reconnaissance qu'ils vous témoignent lors de l'emprunt; celle-ci est aussi vive d'abord que l'autre est profonde ensuite. Je n'ai qu'un mot à répondre aux dépréciations données par M. de J.... aux marchandises que je lui ai fournies. Voici une lettre écrite par M. de J...., lors de la livraison, et par laquelle le plaignant reconnaît avoir reçu les objets que je lui fournissais , se plaît à reconnaître leur bonne qualité, et se déclare très satisfait.

M. de Tout en reconnaissant l'exactitude de la lettre dont il est donné communication au tribunal , je dois dire que cette lettre a été écrite sur un modèle que M. Renaudeau me donna.

Renaudeau. 11 faut attribuer la perte éprouvée par M. de J.... sur les différentes marchandises, à la précipitation avec laquelle il s'est défait des objets. Aujourd'hui, par exemple, il n'est pas une seule de ces marchandises qui ne soit très recherchée.

M. de J Je ne sache pas qu'il soit survenu

une hausse sur les serpents boas, ou que la consommation des fromages de Marolles se soit accrue.

Pottin, chargé par M. de J.... de la vente des objets, est entendu. Il déclare que c'est sur sa recommandation que Renaudeau consentit à prêter les vingt mille francs. Il pense d'ailleurs que la vente a eu lieu dans des conditions assez favorables, et qu'il a vendu à un prix raisonnable.

M. le Président. Vous reconnaissez alors que

les évaluations présentées par Renaudeau étaient exagérées ?

Pottin. Certainement il y a beaucoup à dire ; mais tout le monde sait que ces sortes d'affaires ne se traitent jamais autrement... C'était à prendre ou à laisser... Il faut dire cependant que si M. de J.... avait voulu appliquer les marchandises à son usage personnel, les fournitures auraient acquis une plus grande importance.

M. de J..... Le tribunal comprendra que je ne pouvais appliquer à ma consommation particulière une partie de fromages de la valeur de six mille francs ; que les conduits pour fosses d'aisances m'étaient parfaitement inutiles.... A la vérité, la dépouille du Constriclor, considérée comme ornenement , pouvait avoir du prix pour un naturaliste ; mais pour un lion , un serpent était une superfétalion.

Renaudeau. Peut-on parler aussi légèrement d'un serpent qui avait fait de son vivant l'admiralion de plusieurs cours étrangères!...

D'autres témoins sont entendus et confirment la déposition de M. de J

En conséquence, le tribunal condamne Renaudeau à un mois d'emprisonnement, 3,000 francs d'amende, 5,000 francs de dommages-intérêts, et aux dépens.

UN ONCLE D'AMÉKIQUE.

Un monsieur habillé de noir, en cravate blanche, et dont tous les dehors annonçaient l'homme de loi, ou tout au moins un de ces hommes qui touchent à la chicane, sous la dénomination un peu vague d'agent d'affaires, se présenta un jour au domicile des épouxRonnichon. — M.Ronnichon?... dit l'homme noir. — C'est moi, repart un homme qui, l'œil sur une loupe, examinait de très près en ce moment les rouages d'une montre. — Enchanté de vous trouver, dit l'inconnu... Monsieur, ne seriez-vous pas le nommé Ronnichon ( Claude- Etienne)? — Ces noms sont les miens. — Voudriezvous me faire l'amitié de me dire quel est le lieu de votre naissance ? — La Queue - en - Rrie. — Très bien !... Vous êtes mon homme... N'aviez-vous pas un oncle au Canada ? — Pas que je sache. — Je vous apporte une bonne nouvelle... Votre oncle Ronnichon ( Louis-Jean), décédé sans postérité, a laissé une succession très considérable et qui peut s'élever à plusieurs millions.... N'avez-vous pas des

« Souscrire une Lettre de change de Vingt mille francs et recevoir du prêteur : Un magnifique serpentBoa empaille estimé 1500 Ts; des mouchettes avec leurs plateaux pour lôOO.k- des fromages de Marolles pour 400 0.^3 des conduits en fonte pour fosses d'aisances de la valeur o de6000fs' et des oiseaux divers avec leurs cages pour 2,700 fsH...

voila ce qui constitue un trafic

un commerce .

Et revendre le tout pour 900.fs-. .

et non pas

LitVThierry frerej .

Juste Bourmancé Editeur delà Correctionnelle Place du Palais Royal, 241.

co-héiïtiers? — Ma foi, je ne connais guère mieux ma famille que je ne connaissais mon cher oncle Jean-Louis, comme vous le nommez, et je ne puis vous rien dire à cet égard... Vous dites donc qu'il y a des millions? — Des millions et plus... Voici une lettre qui m'est écrite par un de mes correspondants du Canada, lettre par laquelle je suis chargé de trouver les héritiers Bonnichon... Dieu merci, j'en liens un et je ne le lâche pas.

On se figure aisément toute la joie que durent éprouver les époux Bonnichon, dont les affaires n'étaient pas alors très prospères, en se voyant possesseurs d'une fortune aussi inespérée; car ils croyaient bien tenir déjà les millions du défunt canadien. Mais chacun sait qu'un héritage, et surtout un héritage situé en pays étranger, ne se recueille pas sans frais. C'est ce que l'homme à l'habit noir fit observer aux époux Bonnichon. — « Il y aura beaucoup de formalités à remplir, leur dit-il, et je m'en charge ; mais tout cela exige aussi des frais, et je ne demanderais pas mieux que d'en pouvoir faire l'avance, si je n'éprou vais une gène momentanée. . . Cependant, remettez-moi d'abord une petite somme de trois cents francs, et je me porte fort pour les dépenses qui excéderaient cette somme. »

Trois cents francs !.... Qui ne donnerait volontiers trois cents francs pour palper une opulente succession?... Les Bonnichon n'étaient pas d'avis de manquer, pour aussi mince bagatelle, un héritage qui devait les transformer en Nababs. Il prièrent l'officieux agent de la succession Jean-Louis-Bonnichon de repasser le lendemain, promettant de lui compter les fonds demandés Le reste de la journée fut employé à convertir en argent tout ce qui, dans le ménage de l'horloger, pouvait offrir quelque valeur réelle.

Le lendemain l'inconnu vint à l'heure dite. Cette fois, il était chargé de paperasses qui ne contenaient rien moins que la situation des biens du défunt et l'inventaire des valeurs mobilières trouvées au décès. C'était prodigieux. Toutes les richesses de l'Inde, les mines du Potose, les trésors du plus riche sultan des Mille et Une Nuits n'auraient pu égaler la puissante succession du Bonnichon décédé dans le Canada. Les héritiers comptèrent les trois cents francs, l'inconnu promit de faire auprès du gouvernement anglais toutes les démarches nécessaires afin de délivrance de succession, et se retira chargé de la bénédiction des conjoints Bouni-

chon, promettant de tenir ceux-ci fort exactement au courant de ses démarches.

Un mois s'écoula. Les Bonnirhon n'entendaient plus parler de leur succession non plus que de leur mandataire. La femme la première conçut quelques doutes sur l'authenticité de l'héritage, et commença à craindre d'avoir été dupe de quelque adroit filou. Elle fit part de ses conjectures à son mari ; mais l'époux Bonnichon, auquel il en coûtait de renoncer à de brillantes espérances, éloigna les appréhensions de sa moitié et rejeta sur la longueur des formalités à remplir le retard apporté dans l'envoi en possession. Quinze jours se passèrent encore. Après ce nouveau délai, la foi de Bonnichon commença à s'ébranler ; il craignit fort de revenir horloger comme devant; puis enfin, ses doutes prirent la consistance d'une poignante certitude.

Il s'agissait de retrouver l'auteur de la mystification. La femme Bonnichon courut déposer sa plainte chez M. le commissaire de police. Des recherches actives furent faites, et sur les indices fournis, l'autorité parvint à arrêter , le 27 janvier, le nommé Honoré Sinson, un des fripons les plus adroits de la grande famille des voleurs.

L'identité de Sinson n'a pas été difficile à établir. Plusieurs des amis de Bonnichon, qui ne le quittaient pas plus que son ombre, depuis l'accroissement de sa fortune, ont vu chez lui le prévenu le jour même où les trois cents francs lui furent remis. Ainsi, toute équivoque est impossible par rapport à l'individualité de Sinson.

Traduit en police correctionnelle, sous l'inculpation d'escroquerie, Sinson ne songe nullement à nier les faits. Il soutient seulement qu'il a été induit en erreur par la lecture d'un journal anglais dans lequel était annoncée une vacance de succession sous le nom de Berrichon... Il y a eu erreur de personue, dit-il, et cette espèce d'erreur n'est nullement justiciable de la police correctionnelle. Quant à la somme qu'il a reçue, il est prêt à la restituer si on veut bien le mettre en liberté.

Mais le tribunal, qui connaît à fond les intentions du prévenu, éclairé qu'il est parles notes de police, sans s'arrêter à la prétendue erreur, condamne Sinson à 2 ans d'emprisonnement.

En entendant le jugement prononcé contre lui, Sinson laisse éclater la joie la plus vive. On a lieu de supposer que, dans son opinion, la peine est au-dessous de ses mérites.

Imprimerie d'AMF.DEl (.katkit ei i.'. rue de la Monnaie, II,

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