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LE NEUF DE CARREAU

Tout ce que le cœur d'une mère peut renfermer d'amour n'eEt rien au prix de la tendre sollicitude et des seatimeuts affectueux de la dame veuve Grochard pour son bien-aimé Trim, griffon parfaitement laid , et par cela même parfaitement beau. La dame Grochard, qui, d'ailleurs, jouit d'une

Juste Bourmancé, Editeur de la Correctionnelle Place du Palais Royal ,24] .

honnête aisance, ne connaît d'autres joies et d'autres douleurs que les douleurs et les joies qui lui viennent par le fait de l'objet de ses affections.

Hélas ! quelle que soit la somme des jouissances que la dame Grochard trouve dans les gentillesses et la charmante intelligence de Trim, elles ne sauraient équivaloir à toutes les amertumes dont l'intéressant griffon est la source et la cause.

Enhardi par les faihlesses constantes de sa maîtresse, Trim est parvenu à se rendre insupportable à tout le voisinage; si bien que l'animal gâté, j'allais presque dire l'enfant gâté, a accumulé sur sa tête des inimitiés profondes et méchantes. Il est résulté de là que l'infortuné Trim a été constamment, en quelque sorte, le bouc émissaire dans les différentes maisons occupées par madame Grochard, et, qu'en cette qualité , il a toujours été chargé des iniquités qui se commettaient depuis la loge du portier jusqu'à la mansarde; ce qui l'assujétissait à porter tous les coups de pieds, tous les mauvais traitements qui peuvent choir sur les épaules d'un chien proscrit. Vous jugez si la dame Grochard devait manquer de sujet de querelle avec ses voisins. Ce malheureux état de choses a réduit la trop sensible maîtresse de Trim à déménager à peu près tous les six mois, sans que le pauvre griffon se soit mieux trouvé du changement.

Après ces interminables pérégrinations dans les divers quartiers de la capitale, lasse enfin de l'injustice et de la barbarie des hommes, la dame Grochard résolut de fuir toute société humaine et de se retirer dans un quartier sauvage et inhabité. Elle choisit la rue de l'Ouest comme une terre d'exil où elle pourrait vivre désormais dans une douce quiétude, avec son seul ami Trim. Fatale erreur! Un malencontreux hasard voulut que la maison élue par la dame Grochard fût habitée par des peintres, espèce assez malfaisante par nature, et douée d'une insurmontable antipathie pour les animaux domestiques et les vieilles femmes. Au lieu donc du tranquille bonheur qu'elle avait rêvé, la dame Grochard trouva un enfer perpétuel. C'étaient sans cesse des provocations, des glapissements, des rires; car les artistes s'égayaient aux dépens des affections de la dame Grochard.

Jusque-là, il n'y avait pas eu d'hostilités bien prononcées ; mais un jour que madame Grochard était livrée sans doute à ses regrets , elle vit s'introduire chez elle un horrible chien pelé , sur le

dos duquel se trouvait estampillé un neuf de carreau. Elle ne reconnut pas à la première vue son Trim si mignon, et dont elle peignait naguère avec délices les soies longues et blanches. Le coup était mortel pour la sensible madame Grochard. Après les premiers soins donnés à son toulou, celle-ci n'eut rien de plus pressé que d'instruire elle-même sur les circonstances de l'attentat commis sur la personne de Trim ; de rechercher l'auteur de cet attentat; de compulser le témoignage des locataires.

Une certaine dame Poissard déclara avoir vu le

griffon se glisser dans l'atelier du sieur L , et

avoir entendu quelques instants après de longs éclats de rire dans l'atelier. D'un autre côté , la portière, en balayant les corridors, avait retrouvé le lendemain du jour de la perpétration du crime, et à la porte même du sieur L...., un neuf de carreau découpé et encore empreint de peinture à l'huile ; c'était sans doute la carte même qui avait servi de type pour les ornements imprimés sur les reins de Trim. Ces premiers éléments de culpabilité recueillis, forte d'ailleurs des sentiments hostiles dont le sieur L.... avait déjà fait preuve antérieurement, à l'égard de son cher griffon, la dame Grochard a formulé une plainte contre l'artiste.

C'est en raison de ces faits que M. L.... comparaît aujourd'hui devant le tribunal.

La plaignante expose avec aigreur toutes les circonstances du délit et qualifie avec une grande

âpreté d'expressions la conduite de M. L Des

larmes abondantes coulent de ses yeux au souvenir des atrocités commises sur le pauvre Trim, et lorsqu'elle représente le griffon tout grelottant de froid regagnant son domicile dans un état de nudité.

Aux charges alléguées par la 'plaignante, le prévenu oppose les dénégations les plus formelles... « La prévention, dit-il, ne repose que sur de simples conjectures. 11 est bien vrai que l'incommode griffon de madame Grochard s'est présenté dans mon atelier, mais je me suis contenté de le renvoyer sur-le-champ. Quant à la carte retrouvée sur mon pallier, elle n'a pu être déposée en cet endroit que par quelqu'un de mes confrères qui habitent la maison, dans le but de me mettre aux prises avec la propriétaire du chien. » Le prévenu conclut en protestant de son penchant pour la race canine.

En l'absence de preuves positives, le tribunal renvoie le sieur L... des fins de la plainte et condamne la dame Grochard aux dépens.

Imprimerie d'AMÉDÉE Gratiot et G , rue de la Monnaie, |l.

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