‹ La CorrectionnelleChapitre 121 sur 231 · MASSACRE DES INNOCENTS · texte numérisé non relu

MASSACRE DES INNOCENTS

Troplong ne réclama jamais contre cette substitution, et il est assez probable que le traiteur de la rue de la Mortellerie continuerait encore aujourd'hui ses immolations, si une circonstance fâcheuse n'était venue donner l'éveil à la police, au sujet des exécutions barbares du restaurateur. Voici le fait.

Un chat avait échappé au massacre. Chose étrange ! ce chat habitait la maison même de l'ogre. Par quel miracle s'était-il soustrait à une mort certaine?... Il est facile de l'expliquer. Le chat en question composait à lui seul toutes les affections de la demoiselle Pitard , et celle-ci, effrayée par la mortalité qui frappait la race des chats, avait mis à préserver son favori de male-mort autant de sollicitude qu'une tendre mère, à conserver les jours d'un fils chéri.

Un jour cependant que Troplong rêvait chat, selon sa coutume, il entendit dans l'escalier un

miaulement moqueur. Semblable au renard qui flaire une proie, Troplong se glisse sans bruil jusqu'à la porte de la demoiselle Pitard , et appelant à son aide la ruse et les alléchants parfums d'une tranche de lard , il parvient à attirer jusqu'à lui l'innocent minet, le happe et l'emporte. Mais, attirée par les cris plaintifs de son doux trésor, la demoiselle Pitard accourt aussitôt , se précipite sur les pas de Troplong, et une lutte vigoureuse s'établit entre elle et le ravisseur. La victoire resta au cannibale Troplong, qui emporta triomphalement sa victime. Sur ce, plainte de la dépossédée; descente de la police sur les lieux ; enquête minutieuse, par suite de laquelle on découvre, dans un vaste charnier, une immense quantité de victimes pendues aux crocs patibulaires; procès-verbal; réclamations en masse d'une foule de commères ; par suite enfin citation de Troplong devant le tribunal de police correctionnelle.

L'affaire est évoquée à l'audience d'aujourd'hui. Cet important procès a tout l'intérêt d'une séance de la Cour d'assises. Troplong occupe le banc des prévenus. Son attitude est calme; il est impossible de surprendre la moindre trace d'émotion sur son visage. Il répond d'abord aux questions d'usage; son élocution est facile et abondante.

La liste des témoins ne contient pas moins de quarante-cinq noms.

Lfe premier témoin entendu est la demoiselle Pitard. Elle rend compte au tribunal de la scène douloureuse qui accompagna le rapt de son chat infortuné.

« Hélas! dit le témoin, en m'enlevant minette, le gargotier m'a enlevé la moitié de moi-même. Ni mes larmes, ni mes prières n'ont pu arrêter sa fureur... J'avais beau lui crier :Mon chat!... mon chat!... rendez-moi mon pauvre chat!... Le cruel me répondait en goguenardant : C'est un fameux lapin que votre chat... il empêche les locataires de dormir!...» Une petite créature, ajoute la demoiselle Pitard, qui avait des mœurs pures et qui ne sortait jamais la nuit!

Deuxième témoin. J'ai perdu mon chat, qui donc me le rendra?

Troisième témoin. J'avais un angola superbe, une véritable chatte merveilleuse, l'infortunée a été sautée en gibelotte !

Les quarante-cinq témoins viennent renouveler,

sur tous les tons, les comiques doléances de la Mère Michel qui a perdu son chat... D'après les diverses dépositions, il demeure acquis au procès que Troplong était le fléau des chats.

Accablé sous cette avalanche de témoignages, le prévenu, sans rien perdre de son impassibilité, prend intrépidement la parole. Il commence d'abord par réhabiliter la chair des minets et établit d'une docte façon la salubrité de ce manger. Après avoir rassuré de la sorte les estomacs timorés, Troplong aborde le fait de soustraction. Il soutient qu'il a trouvé tous les chats qu'il a immolés; quant au chat de la demoiselle Pitard, c'était une vengeance particulière qu'il exerçait : il avait des griefs nombreux contre cet animal qui l'empêchait de dormir. Nous ne suivrons pas le prévenu dans tous les circuits de son argumentation spécieuse.

Plusieurs témoins à décharge ont été cités à la requête du prévenu ; ce sont les consommateurs habituels du restaurant Troplong. La plupart de ces consommateurs délicats appartiennent à la classe des porteurs d'eau et des maçons , tous gens dont la sensibilité papillaire n'est pas développée, comme on suppose, à ce point qu'ils puissent discerner un chat d'un lapin. « Ils ont trouvé les morceaux excellents ; » voilà tout ce qu'ils peuvent dire de plus positif.

Ces témoignages ne pouvaient pas balancer dans l'esprit des juges ni l'autorité du procès-verbal de M. le commissaire de police, ni les sanglots si vrais des témoins accusateurs. En conséquence, Troplong est condamné à 2 mois d'emprisonnement et 600 francs d'amende.

Page 1