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TRISTE FOLIE

On amène au banc des accusés un homme couvert de haillons, ses traits sont amaigris et fatigués, mais, à travers ce délabrement, il est aisé de lire sur ce front plissé avant l'âge, une haute origine et une noble distinction. En effet, le prévenu appartient à une famille autrefois élevée; plusieurs de ses aïeux occupèrent jadis des postes importants dans la magistrature et dans l'armée. L'histoire de cet homme, aujourd'hui prévenu de vagabondage, est une des plus dramatiques que nous sachions.

Fort jeune encore, M. H.... de L laissa

apercevoir un irrésistible penchant à la dissipation, à la prodigalité, une tendance fatale à tous ces défauts de jeunesse qui dégénèrent bientôt en vices

Mon Chat !!. . . mon Chat!.... Rendez-moi mon pauvre chat!!

C'est un fameux lapin que votre chat. .. .il empêche les locataires

de dormir- JSèù

Dessine par CaviT-ni

lilh d* ThieTry frèT«,¥ar

Juste Bourmance Editeur de la Correctionnelle , Place du Pilais Royal, 241.

s'ils ne sont conlenus par un esprit ferme et droit.

M. de L , resté seul de toute sa famille, perdit,

de bonne heure, au jeu, la plus grande partie de M)n patrimoine; le reste de son héritage passa en dépenses frivoles. Il demeura chargé d'un beau nom, sans ressources, assez mal vu des personnes de son rang, fort mal accueilli par ses anciens amis dont il ne pouvait plus partager la vie. Déchu de sa première position, il se vit obligé de recourir, pour vivre, à mille expédients, c'est-à-dire à des moyens plus ou moins honorables. C'est ainsi qu'il a successivement parcouru, toujours en descendant, tous les degrés de l'échelle sociale. Ce mouvement de déclinaison l'a conduit jusqu'à la fréquentation d'hommes tout à fait avilis, et c'est miracle, vraiment, que, lancé dans ces sociétés dangereuses, il ait su se préserver de leurs mauvais exemples et de la contagion de leurs ^faux principes. On a peine à comprendre comment, dans le nombre des anciens amis du prévenu ou de sa famille, il ne s'est trouvé personne pour tendre au vagabond une main généreuse et offrir un asile à l'enfant perdu.

M. H. de L paraît se souvenir à peine de

sa haute naissance; sa pauvreté même ne semble guère l'affecter. Il est froid et morne en présence de la prévention qui pèse sur lui. Interpellé par M. le Président sur ses noms et prénoms, il répond sans hésitation comme sans embarras.

M. le Président. Il est impossible que vous n'ayez pas trouvé, auprès des personnes que vous pouvez connaître, les moyens de sortir de la malheureuse position dans laquelle vous êtes.

Le prévenu. Je ne l'aurais même pas tenté. L'ingratitude des personnes avec lesquelles j'avais été autrefois en relation était sans cesse présente à mon esprit. Je n'aurais pas voulu m'exposer à un refus, ou à des témoignages d'une pitié humiliante.

M. le Président. L'assistance que vous auraient refusée vos amis personnels, les amis de votre père vous l'auraient cerlainement accordée.

Le prévenu. Ils me l'auraient aussi refusée, ou bien ils m'auraient fait acheter leurs secours au prix de mille humiliations.

M. le Président. Il est louable, sans doute, de conserver des sentiments de noble fierté, mais cette fierté a de justes bornes ; les nécessités de votre position auraient dû vous porter à vous relâcher un peu de cette fierté.

Le prévenu. Des nécessités!... Grâce au ciel,

j'ai su borner ma vie, et ces nécessités se réduisent à fort peu de chose.

M. le Président. Quelles que soient les bornes que vous ayez mises à vos besoins, il n'est pas moins vrai qu'il faut subvenir à ces besoins. Et vous n'avez aucun moyen d'existence dont vous puissiez justifier ?

Le prévenu. Qu'importe à la société, pourvu que chaque matin je me lève avec le pain de la journée.

M. le Président. Cela n'est pas croyable, puisque vous n'exercez aucune profession.

Le prévenu. Chacun crée ses moyens d'existence. Moi, je tire les miens du jeu... (Se frappant le front.) Toute ma fortune est là !... J'ai des combinaisons sûres, infaillibles!... C'est le travail de toute ma vie !... Avec vingt francs seulement, je ferais sauter toutes les banques d'Europe... C'est un système unique... que personne ne connaît... N'en dites rien... on ne voudrait plus jouer avec moi !...

Ces paroles , prononcées à mi-voix et avec une agitation extrême, jettent le tribunal et l'auditoire dans un long étonnement. Il n'est pas douteux que le prévenu ne soit atteint d'une funeste monomanie.

M. le Président. Si vous trouviez d'autres moyens de gagner honorablement votre vie, ne les préféreriez- vous pas?

Le prévenu. Les autres moyens d'arriver à la fortune sont longs et incertains. .. {Tirant un jeu de cartes de sapoche) Celui-ci est prompt et immanquable... Je vous disque c'est une combinaison infaillible... Oh! si j'avais 20 francs, j'aurais dans huit jours une fortune égale aux plus grandes fortunes... Il me reviendrait des amis... des amis!... je n'en veux plus!... je n'en veux plus!...

M. l'avocat du Roi, attendu l'état apparent d'aliénation mentale du prévenu, conclut à son acquitment; mais il insiste pour qu'il soit déposé dans un hospice.

Le prévenu. Moi, fou!... Oui, vous me traitez comme tous ceux à qui j'ai emprunté de l'argent... ils disent aussi que je suis fou... les misérables, ils m'empêchent de m'enrichir ; oh ! si j'avais 20 francs !

Le tribunal, désirant mettre fin à ce triste débat, se bâte de faire droit aux conclusions de M. l'avocat du Roi. — M. H. de L... sort en opposant une vigoureuse résistance aux gardes municipaux chargés de l'emmener.

Imprimerie (I'Amédée Gratiut etC , rue de la Monnaie, ri.

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