‹ La CorrectionnelleChapitre 13 sur 231 · ENCORE UN VOL AU POT · texte numérisé non relu

ENCORE UN VOL AU POT

On ne sait vraiment ce que l'on doit le plus admirer, ou de l'imagination rétroactive de certains voleurs qui viennent aujourd'hui ressusciter ce vol si vieux, si usé, que l'on appelle vol au pot, ou de l'inconcevable niaiserie de ces hommes qui, malgré toutes les trompettes de la publicité, se laissent encore prendre à celte ruse grossière.

Il est vrai que le plaignant qui se présente devant la police correctionnelle, est porteur d'une de ces figures sur lesquelles la nature a écrit en lettres ineffaçables : «Attrapez-moi! » Ses gros yeux ronds d'un bleu de faïence, son front aplati sur les tempes et fuyant en arrière, ses lèvres pendantes, ses grosses couleurs qui annoncent un homme vivant d'une vie toute végétative, tout cela est une glu pour le voleur au pot, qui doit surtout être physionomiste.

Ce brave homme porte un nom qui convient

admirablement à son moral : il se nomme Claude Crétin. Il raconte ainsi sa mésaventure :

« Je suis de Saint-Gilles, dans le Loiret, et venant d'hériter de mon frère qu'est mort, je me suis dit : « Claude, mon garçon, tu as trente-neuf ans bientôt, el tu ne connais pas la grand' ville; si tu y allais faire un tour? Çà va, que je me rajoutai. » Aussitôt je partis avec six chemises, huit paires de bas, autaut de mouchoirs, deux pantalons et mon habit des dimanches...., sans compter quatre cents francs en beaux écus tout neufs de cinq francs, dont quarante pièces de 30 sous.

M. le Président. Abrégez donc, et venez-en au moment où vous avez rencontré cet homme.

Le plaignant. Pour lors , après avoir descendu la voiture, je demande naturellement le Palais- Royal pour m'y promener. N'y avait pas un quart d'heure que j'étais occupé à regarder tout , quand

monsieur que voilà m'aborde, y me dit : «Oh ! mais ! oh ! mais ! je crois que nous sommes pays. — Dam! que je lui dis, ne sachant que lui dire. — D'où êtes-vous ? me demande-il. — De Saint-Gilles dans le Loiret. — Juste! c'est mon lieu natif. ..Connaissezvous Bertrand ? — Bertrand ! que je fais ; le métayer ? Pardine oui, que je la connais ; à preuve , qu'avant de partir je lui ai gagné deux bouteilles à {""impériale. — Eh bien ! c'est mon cousin-germain... Je suis un Bertrand. » Le gredin, il est bien plutôt un Macaire. Enfin, tant y a qu'après avoir fait cinq ou six tours avec moi , il me propose de me faire voir tout ce qu'il y a de curieux dans Paris. Je veux bien. Alors il me dit que pour commencer , il va me mener dîner dans une maison où il y a de la magnifique société...» Cependant, me dit-il , comme on y joue gros jeu, je vas d'abord cacher quelque part un sac d'argent que j'ai là sur moi... mille francs. Ça serait dur de perdre ça- » Il me conduit dans un endroit où il y a des arbres, et il se met à faire un creux et à y mettre son argent- « Vous allez faire comme moi , me dit-il ; je serais trop fâché si vous vous laissiez entraîner à jouer. » Il me prend mon sac , le met à côté du sien , et nous partons. Nous n'avions pas fait dix pas, qu'un monsieur avec une' grosse canne , s'approche et arrête mon particulier, en me disant que je suis volé. Il me conduit au trou, déterre les sacs; il n'y avait que des cailloux dans le sien. Le monsieur à la canne m'a dit que ça s'appelait le vol au pot. Le prévenu. Vous en êtes un fameux autre ! M. le Président au prévenu. Voyons, qu'avezvous à répondre ?

Le prévenu. Qué que vous voulez que je blague? j'ai été paumé marron (pris en flagrant délit), la camelotte dans le pied (la main dans le sac). J' n'ai pas le sou , faut ben que j'en trouve quéque part... En voyant c'te balle, je me suis dit: « Voilà mon affaire! » et ça allait bien si la rousse (la police) n'était pas venue y fourrer son nez.

M. le Président. Vous avez déjà été arrêté onze fois, et condamné huit.

Le prévenu. Oui, c'est dans ce numéro-là. Le cynisme du prévenu n'était pas de nature, surtout avec ses antécédents, à lui attirer l'indulgence du tribunal. Aussi est-il condamné à 5 ans de prison et 5 ans de surveillance de la haute police

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