LE COUP DU PAVILLON
Si Aristote, au dire -de Charlet, nous conseille la boisson, le Code pénal, bien plus sage, commande implicitement de modérer l'usage des spiritueux (titre II, chap. 3). Mais Trichard a plus de foi dans Aristote que dans le Code; partant, il applique de son mieux le précepte aristotélique, et le plus souvent outre mesure. Trichard boit toujours et à tout propos, et surtout il boit de tout et sans préférence, je veux parler des cordiaux; cela s'entend de reste. Pour tout dire en un mot, Trichard n'est pas seulement un festoyeur ordinaire de bouteilles, mais bien, pour nous servir des termes mêmes de l'un des témoins, un licheur et un relicheur (remarquez, mes belles dames, l'énergie et la vénusté de cet argument tœ-licheur). C'est, comme on le voit, le suprême buveur élevé à la seconde puissance ; en vérité, c'est bien peu pour Trichard.
Chacun sait que dans les mœurs pantagruéliques, à peu près toutes les occasions où un homme doit boire sont réglées et consacrées par l'usage; ainsi les praticiens du gobelet connaissent à merveille la rincette du matin, le coup de l'étrier, le coup de l'estime, le coup du grand vent, le coup de la mort (celui qui suit les enterrements de quatrième classe), le coup de chauffe-minette, etc., etc. Coups charmants et d'une ingénieuse appellation \ Trichard possède cette riche nomenclature sur le bout de son doigt; il fait mieux : il la pratique selon le besoin et les circonstances. Mais il est pour Trichard un toast favori, un coup délicieux et superlatif; c'est le coup qu'il nomme du pavillon. — Recette pour boire le coup du pavillon : — Prenez un jeune conscrit, de ceux qui ont l'escarcelle un peu bien garnie. Vous lui parlez victoires et conquêtes; servez-lui du Napoléon et des Pyramides; enivrez le piou-piou de sa propre gloire; il vous paie à boire; vous avez bu : le tour est fait. Ce n'est là qu'un des mille et un expédients que Trichard met en œuvre pour soulager sa soif inextinguible.
Grâce à cet heureux stratagème, Trichard ne manquait jamais de rentrer le soir au logis entre deux vins. Puis il recommençait le lendemain ce qu'il avait fait la veille ; ses jours se passaient en liesse, et il faisait envie à plus d'un buveur de sa connaissance. Un jour pourtant Trichard trouva son maître dans la personne d'un fantassin dont la physionomie candide ne devait cependant inspirer
aucune crainte à Trichard sur la réussite de son tour favori. Trichard aborde le fantassin en question, et, après le discours d'usage, tous deux entrent chez le sieur Trollet, marchand de vins. Le bourgogne ne fut pas épargné ; on but du meilleur. Arrivé au quart d'heure difficile, Trichard fait mine de vouloir payer. Une lutte de générosité s'établit alors entre les buveurs; le fantassin revendique ce droit comme lui étant dévolu au vis-à-vis d'un ancien, et Trichard se soumet, mais non sans murmurer en apparence de ce qu'il appelle un affront. Avant d'acquitter la dépense, le rusé fantassin avise qu'il reste encore quelques saints de la vieille armée qui n'ont pas été fêtés et qui en valent bien la peine. Eu conséquence, on demande une subséquente bouteille, et on recommence sur de rroïiveaux frais. Mais voici que, un peu avant la fin, Te fantassin s'absente, sous un prétexte qu'il est inutile de dire, et Trichard reste seul.... Le fantassin ne revient pas. Trichard se trouve alors en face de la carte à payer, dont le total s'élevait à la somme de 13 fr. 50 c, somme exorbitante pour lui qui n'avait pas une obole dans son gousset. Il fallait opter entre deux partis également fâcheux : celui de sortir d'embarras en s'esquivant par la fenêtre, ce qui pouvait devenir périlleux, ou cet autre non moins chanceux, qui consistait à faire au sieur Trollet l'aveu de la mésaventure. Trichard adopte ce dernier et court confesser piteusement son cas au marchand de vins. Mais Trollet est trop familiarisé avec ces sortes d'excuses pour croire son débiteur sur parole. Bref, Trollet se fâche et provoque l'arrestation du malencontreux consommateur qui a à répondre aujourd'hui à une toute petite accusation d'escroquerie.
Le sieur Trollet vient déposer dans le sens des faits que nous venons de rapporter, et son témoignage est corroboré par celui de plusieurs personnes qui se trouvaient chez lui au moment où Trichard et le fantassin ( qui a jugé plus prudent de garder l'anonyme), se livraient à leurs copieuses libations. Trichard prend la parole :
«Mon président, j'ai été refait; j'ai été induit par un gringalet , car je ne suis pas coutumier de la chose qu'on m'inculque... J'ai trente ans de service, et trois blessures, dont je suis bien aise de vous le dire... et des états qui ont fait l'admiration de mes chefs... Demandez au premier venu qu'est-ce que Trichard?... Trichard?.. C'est un
brave qui a éu ses succès en Égypse ; il a vu le Kremlin et autres capitales dont il est fier... ah ! Ce n'est pas un soldat de mon empereur, qui voudrait faire tort à qui que ce sait, pas même d'un bouton de guêtre... Je repousse les incriminations qu'on me fournit... Marchand , dites combien on vous redoit, vous avez ma parole ; car pour de la monnaie... absente ! .. Es-tu satisfait, oiseau? »
Malgré cette brillante évocation d'un passé plein de gloire, le tribunal jugeant Trichard sur ses mérites présents, condamne celui-ci à huit jours d'emprisonnement , à cinquante francs d'amende et au montant de la note présentée par le sieur Trollet.
— « Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde; » excepté toutefois les étrangers, Anglais, Américains, ou autres, voire même des Parisiens qui viennent vous prier de leur changer de l'or pour de la monnaie commune ; piège grossier, mais auquel tous les jours encore, quelques imprévoyantes personnes se laissent prendre,- Pichon, rustaud de la banlieue, et qui n'est ' pas fort, a dit un témoin, vient se plaindre à la justice d'une escroquerie à peu près analogùe.
« Je m'en retournais de Paris, le mois dernier, dit Pichon, lorsque devers le pont de Grenelle, Lorin, le mioche que voilà, m'aborda et me proposa de lui changer un napoléon, en me disant qu'il y avait quatre sous à gagner dessus. Je pris le napoléon et après avoir compté à Lorin quatre pièces de cent sous, je mis le napoléon dans la poche de mon pantalon... Bernique!... Arrivé à la maison, je dis à ma femme j'ai un beau napoléon dans ma poche;jeveux le prendre... ah ouiche!... je fourre mes doigts dans du caramel; le napoléon s'avait fondu!... c'était une pièce en sucre. »
Le jeune Lorin, jouant avec le gland de sa casquette d'un rose tendre, baisse timidement les yeux, reconnaît avoir remis à Pichon le napoléon dont il s'agit; il n'avait pas l'intention de tromper le plaignant, il voulait seulement lui faire une bonne attrappe. — « Ah ben! dit-il, si j'avais voulu excroquer la monnaie du paysan, ça serait du propre... On n'a jamais manqué de ce pain-là chez nous... jamais!... Le paysan a le caractère mal fait ; c'était histoire de rire ; mais puisqu'il se fâche, on lui rendra sa graisse! et voilà! » Le tribunal, considérant toutefois que la plaisanterie est un peu sérieuse, a condamné le jeune Lorin à trois mois d'emprisonnement.
Imprimerie (TAmëdëe Gratiot et C», rue de la .Monnaie, il.