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M COUP DE CHAPEAU

Un monsieur, vêtu avec une extrême propreté, s'avance vers le tribunal sur la pointe du pied et avec la précaution méthodique d'un homme qui craint les éclaboussures. Ses manières sentent une politesse afl'ectée. Il s'incline profondément, allonge la tète de manière à compromettre l'équilibre de sa personne, et, d'une voix qu'il cherche à adoucir, il débute en ces termes :

« Messieurs , la propreté est une des plus belles qualités de l'homme; on peut dire que c'est elle qui le distingue de la brute. En effet, seul entre tous les animaux , l'homme prend un soin extrême de sa personne ; et si je ne craignais de paraître paradoxal, je dirais que le ciel ne semble lui avoir donné des mains que pour qu'il puisse les laver et brosser ses habits !... »

Un homme d'une malpropreté repoussante, assis au banc des prévenus , hausse les épaules et sem-

ble improuver cette assertion quelque peu hasardeuse.

M. le Président. Ces réflexions sont hors de propos. Je vous engage à ne pas vous jeter dans des digressions.

Le prévenu. Vlà pas ben des mots ?... Et pourquoi faire , je vous le demande ? Pour vous dire que je l'ai éclaboussé avec les roues de mon cabriolet... Quel malheur!

Le plaignant. Vous ne comprenez pas la propreté , vous.

Le prévenu. Une fameuse bêtise , votre propreté. Et dire qu'il y a comme ça des particuliers qui passent toutes leurs journées à se débarbouiller... v'Ià une feignantise ! ... Et qui se mettent du savon dans la figure, dans les cheveux et partout.

Le plaignant. Taisez-vous donc ; vous ne sentez pas la propreté.

Le prévenu. Ma fine, si, que je la sens je

vous sens d'ici c'est une puanteur!.... Et dire

qu'on vous vend toutes ces méchantes odeurs

plus cher que le tabac en corde En v'ià des

innocents !

Le plaignant. Je vous prie de me laisser parler.

Le prévenu. Vous en gênez pas, mon maître... Dites, dites tout ce que vous avez dans votre jabot... (A part.) Cré coquin, il est ficelé comme un cervelas, ce marjolet.... quel genre andouille ,

excusez !

Le plaignant. Je dédaigne vos expressions grossières.

M. le Président. Vous abusez l'un et l'autre de la patience du Tribunal.

Le plaignant- Mille pardons, monsieur, je me hâte d'arriver au fait. Comme je vous le disais, je fais grand cas de la propreté... elle est le plus bel attribut..,

M. le Président. Mais laissez donc de côté cette éternelle apologie de la propreté.

Le plaignant. Mille pardons, monsieur; j'insiste à dessein, afin de rendre plus sensibles les torts dont le prévenu s'est rendu coupable à mon égard....

M. le Président. Exposez tout simplement le fait.

Le plaignant. Je me trouvais dans la rue Saint- Honoré et je suivais le trottoir... les trottoirs sont une des institutions les plus utiles des temps modernes; sans eux, Paris ne serait pas praticable pour les piétons. Arrivé près de Saint-Roch,à l'endroit où finit le trottoir, je veux traverser pour gagner le trottoir opposé, qui est plus spacieux, lorsque tout à coup je sens la tête d'un cheval dans mon dos. J'ai à peine le temps de me ranger, mon chapeau est renversé, je suis couvert de boue et je reçois un coup de fouet dans la figure... Je pousse un cri de terreur ; la foule s'amasse ; on arrête le cabriolet, je ramasse mon chapeau; il avait été foulé aux pieds par le cheval... Ce n'était plus un chapeau, c'était une boîte à charnières. Vous pouvez vous en convaincre par vous-mêmes.

Ici le plaignant présente au tribunal un chapeau en fort mauvais état, et s'amuse à lever et baisser alternativement le fond, qui joue absolument comme le couvercle d'une tabatière. Quant à moi, j'étais couvert d'immondices.

Le prévenu. Je criai pour le forcer de se ranger : il ne voyait entendre ni à hu ni à dia.

M. le Président. Ce n'était pas une raison, ayant déjà heurté le plaignant , pour le rudoyer et lui lancer un coup de fouet.

Le prévenu. Le coup de fouet s'adressait à mon poulet d'Inde ; c'est par distraction qu'il est allé tomber sur la figure de monsieur.

M. le Président. Et les injures, et les menaces?... à qui s'adressaient-elles ?

Le prévenu. Un peu à l'un, un peu à l'autre.

M. le Président. Vous avez apostrophé le plaignant d'une façon très brutale, et vous l'avez menacé de le frapper.

Le prévenu. Des mots et des menaces, quel mal ça peut-il faire ?.

Plusieurs témoins sont entendus et confirment les faits racontés par le plaignant. Un garçon épicier vient déposer dans le même sens. Ce qui a le plus frappé le témoin, ce sont les taches de boue dont le plaignant était couvert : « Le monsieur, dit l'épicier, était tout persillé comme du vieux Roquefort.

En présence de ces témoignages, le tribunal ne pouvait pas hésiter à reconnaître la culpabilité du prévenu. Celui-ci est condamné à 3 jours d'emprisonnement.

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