LE GÉANT BASSET
A voir l'espèce de Titan qui siège au banc des prévenus, on dirait un mât de cocagne dressé pour quelque réjouissance publique. A coup sûr la taille du prévenu offre le phénomène le plus remarquable de la croissance humaine. Après celui-là il faut tirer l'échelle.
M. le Président. Prévenu, comment vous nommez-vous ?
Le Colosse. Basset. (Rires dans l'auditoire. ) M. le Président. Quelle est votre profession. Basset. Géant. ( Nouvelle hilarité.) M. le Président. C'est une singulière profession.
Basset. J'ai 6 pieds 1 1 pouces et ça me suffit pour vivre... Avec ça, je ne suis jamais à court... ( Bruyante hilarité dans l'auditoire. ) Je suis porteur de certificats de plusieurs médecins...
M. le Président. Est-ce que vous êtes malade?
Basset. Grâce au ciel le coffre est bon , ce n'est pas ce qûe je veux dire... Je veux dire seulement
Juste Bourmanc i Editeur- de la Correctionnelle .
Plact du Palais Royal ,2*1 .
que j'ai été examiné par des docteurs, auxquels ça a fait plaisir de me voir. J'ai même d'avance vendu mon corps à l'Aacadémie de médecine, pour être conservé dans de l'esprit de vin... On m'a donné des arrhes, et ça m'aide à vivre.
M. le Président. Ainsi donc vous vous montrez aux curieux moyennant une rétribution?
Basset. C'est bien juste... Chacun vit de ses petits talents.
M. le Président. Où demeurez-vous ?
Basset. Rue du Grand-Hurleur. (Eclats de rire.)
M. le Président. Vous êtes prévenu d'offense envers la personne d'un agent de l'autorité.
Basset. Je suis au-dessus de tout ce qu'on peut dire de moi.
M. le Président. Vous allez entendre les témoins.
Pannier, sergent de ville. J'étais vers dix heures du soir dans la rue du Faubourg Saint-Antoine, lorsque je vois venir une grande voiture qui n'était pas éclairée. Je fais arrêter la voiture pour prendre le numéro; mais, au même instant, monsieur passe la tête par une fenêtre et me crie : B de mouchard, passez votre chemin, ou sinon, je vous f.... vingt-cinq millions et demi de calottes. Je lui observe qu'il est en contravention, et il me répond qu'il arrive de Lagny.
M. le Président au prévenu. Ce n'était pas une raison pour vous trouver en contravention.
Basset. Ah ! voilà... je n'avais pas pu trouver un épicier sur la route pour acheter un méchant bout de chandelle. D'ailleurs, j'étais chez moi.. .ma voilure, c'est ma maison, quand je voyage.
M. le Président. Vous répondez tout de travers. Laissons de coté la contravention. Pourquoi avez-vous injurié l'agent de police ?
Basset. D'abord par ce qu'il s'y est pris avec de grands airs. Il me parlait de haut en bas... Je n'aime pas qu'on me traite comme un petit garçon. (Explosion de rires).
Pannier. Je ne vous ai rien dit de malhonnête; c'est vous plutôt qui m'avez traité du haut de votre grandeur .
M. le Président. Quelles sont les injures qu'il vous a dites?
Pannier. Dam!... il m'a appelé friquet, concombre, mouchard, petit polisson, grand voleur, gros melon, et autres épithètes que je ne peux numérer.
Basset. Si nous n'étions pas en aussi bonne compagnie, mon petit, je te dirais que tu en as menti... C'est toi qui m'as orné de tous ces sobriquets.
Pannier. Je vous ai peut-être appelé friquet , petit polisson, moi ?
Basset. Tu as accommodé l'habit à ma taille, et tu m'as appelé f.... polisson.... Tu vois que je m'en souviens !
M. le Président. Cela n'est guère croyable. Asseyez-vous.
Basset. Qu'on fasse venir mon démonstrateur, il vous démontrera la vérité de la chose.
M. le Président. Qu'est-ce que ce démonstrateur?
Basset. C'est mon propriétaire... celui qui me montre au public.
M. le Président. Son témoignage ne saurait détruire les faits consignés dans le procès-verbal.... Il est revêtu de la signature de deux agents qui ont constaté vos injures. Il est inutile d'insister davantage... asseyez-vous.
Basset. Ce sont deux galopins, vos agents.
M. le Président. Je vous engage à vous exprimer avec plus de retenue et de mesure... Encore une fois, asseyez-vous.
Basset. Je suis assis depuis le commencement de l'audience, et vous me dites de m'asseoir?... (Rires prolongés dans l'auditoire.)
M. le Président. Vous oubliez le respect que l'on doit au tribunal. Si vous vous en écartez encore une fois, je serai forcé de vous appliquer la loi.
Basset. Faites excuse, mon Président; mais voyez-vous bien, c'est plus fort que moi... Je suis réduit à rien de me voir devant la justice... C'est la première fois de mes jours.
M. le Président. Enfin reconnaissez-vous avoir dit des injures au témoin Pannier?
Basset. Certainement il y a eu quelques mots ; des enfantillages, quoi!... Et un grand garçon comme Pannier aurait dû en rire.
M. le Président. C'est bien ; voilà ce que le tribunal voulait savoir.
Le tribunal, attendu qu'il résulte des débats que Basset s'est rendu coupable d'injures envers un agent de l'autorité, condamne Basset à huit jours d'emprisonnement et 100 francs d'amende.
Basset. C'est une injustice!... On a bien raison de dire que les petits paient toujours pour les grands.
Imprimerie d'AMEDËE Gratiot et O, rue de la .Monnaie, il.