PETIT MUSC
Un soir du mois de mars dernier. Ramage se présente à la barrière de la Petite-Villette avec une charrette chargée de tonneaux à vidanges. Le sieur Bouillac, commis surnuméraire, se présente pour inspecter les fûts et s'assurer qu'ils ne contiennent rien de sujet aux droits. Ramage était pressé ; il murmure de cet excès de défiance qui scrute la fraude jusque dans un endroit d'ailleurs peu propre à la fraude. Mais les soupçons du commis croissent en proportion de l'opposition du charretier; aussi, au lieu d'une inspection superficielle, Bouillac s'apprête à faire une perquisition dans les formes. La lanterne d'une main et la sonde de l'autre, le scrupuleux commis présente l'œil et l'organe de l'odorat à l'orifice de chacun des tonneaux. Cependant Ramage s'irrite de la lenteur du douanier; et les apostrophes vives et malignes de pleuvoir sur le trop rigide Bouillac. C'était déjà un tort considérable de la part de Ramage. Mais voici qui aggrave sa faute. Profitant du moment où le gabelou se penchait vers le dernier tonneau pour flairer la contravention, Ramage, appuyant lourdement sa main sur le chef de Bouillac, applique la face de celui-ci contre la bonde. On comprend ce qu'il dut résulter pour le visage du douanier de l'inconvenante action de Ramage. Mis surle-champ en état d'arrestation par le brigadier, Ramage comparaît aujourd'hui sur les bancs de la police correctionnelle sous la prévention d'offense envers un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions.
Bouillac vient exposer les motifs de sa plainte au tribunal. La déposition du témoin est remarquable par le tour décent qu'il sait lui donner : Bouillac précise les faits avec netteté et parvient jusqu'à l'esprit des juges sans soulever leurs estomacs.
Le brigadier Hémann est ensuite entendu ; il s'attache comme le précédent témoin à envelopper les faits d'un voile convenable. Arrivé à l'endroit délicat, Hémann hésite d'abord un peu , cherche des circonlocutions , puis enfin il s'exprime ainsi :
« Dans notre partie, il faut avoir le nez éveillé, le toucher fin, et ne se rebuter de rien. Bouillac, qui a le flair subtil , mais qui malheureusement ne Toit pas plus loin que son nez, vu qu'il est tout neuf dans l'octroi , Bouillac avait le visage sur le trou de la tinette , lorsque Ramage lui donna un renfoncement sur la tète.... Il avait ensuite la
"Ce Chapeau vous fera honneur et profit il sort de chez ^
un Monsieur parvenu gui ne salue jamais personne ... voyez les bords sont tout neufs .
Dessine p<r Gavami .
Lith Thierry frères, Pan
Juste Bel ;rmancé Editeur delà Correctionnelle Fl&ce lu Palais Royal ,2*1 .
Cgure toute barbouillée comme un enfant qui a mangé du raisiné.... c'était fort dégoûtant! »
Ramage. En v'ià des petits maîtres qui font le petit bec et qui craignent les odeurs!..- Apportez donc du vinaigre à ces messieurs!... En v'ià des museaux Gns!... Je vous demande un peu voir ce qu'il y a de sale... Voilà bientôt vingt-trois ans que je suis dans Y aisance...
Bouillac. Merci ! il appelle cela de Y essence /...
Ramage. J'ai dit l'aisance, mon petit gabelou; c'est pour dire que je travaille dans Yinodore et que ça me connaît... Je ne suis pas honteux de le dire; parce que, comme dit un dit-on, là où la chèvre est attachée il faut qu'elle en mange!... C'est mon gagne-pain , et je ne veux pas qu'on en fasse fi!... Quant à ce qui est du renfoncement , c'est véridique et il n'y a pas d'affront... Le petit gabelou est porté sur son nez : il a été puni par où il a péché... ça lui apprendra une autre fois à ne pas le fourrer où il n'a que faire...
Ramage est condamné à 5 jours d'emprisonnement et 25 francs d'amende.
En entendant sa condamnation , Ramage s'écrie : « En voilà de l'ouvrage !... cinq jours pour des puants comme ça !... on voit bien que les gens de mon état ne sont pas en bonne odeur auprès de la justice. »