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MARCHÉ DE DUPE

Un homme en blouse , les cheveux plats , l'air niais, se dirige vers le tribunal, salue, en tirant la jambe droite en arrière, et en prenant, avec l'index et le pouce, une mèche de ses cheveux ; c'est Margoulin , maraîcher, qui vient se plaindre des mauvais traitements exercés sur sa personne par le nommé Chavoussier, marchand d'habits.

« Pardon, excuse, mon tribunal, dit le plaignant, si je venons vous déranger pour si peu de chose; mais faut ben itou que ceux-là qui pâtissent trouvent à qui parler... c'est bien le moins qu'il en coûte la médecine et le médecin quand on a démanché un homme ; voilà justement ce que je viens réclamer, mes bons messieurs.

M. le Président. Commencez d'abord par expliquer les faits.

Margoulin. Si c'en est un de votre bonté, je ne suis pas grand piauleur; je sais ben que je ne suis

pas assez fin pour vous ; mais j'ai avec moi Picherand, qui dégoise, ma fine, pareillement comme un avocat, et si vous voulez lui donner la licence de parler...

M. le Président. C'est inutile, parlez vousmême.

Margoulin. Ah! bé tiens , tant pir!... v'ià que je me débonde!... C'est donc pour vous dire que j'étions à l'apport de Paris; je me dis à moi-même : fieu, c'est demain dimanche, la fête à ma tante, comme on dit chez nous; le marché a été bon à ce matin, si je me mettais à la tète d'un bel et bon chapiau!... Vlà qui est dit, que je me dis. Au même instant je vous aperçois un marchand de vieux qui portait à la main un chapiau tout neuf luisant. — Combien vot' chapiau? que je lui fais. —Cinquante sous, qui me refait. — C'est ben de l'argent , que j' lui réponds. — Ce chapeau vous fera honneur et

si

profit, qu'il m'ajoute; il sort de chez un monsieur parvenu qui ne salue jamais personne... voyez, les bords sont tout neufs!... Je me laisse aller, j'allonge ma monnaie et j'emporte mon chapiau. Un moment après, Antoine Trichon me dit: T'es fait au même, ta coiffure ne vaut pas une pièce de quinze sous... Pour lors, je cours après mon marchand et je le rattrappe. Mais au lieur de me rendre mon reste, il se moque de moi... et puis après il me caresse à coups de poings.

M. le Président. N'y a-t-il pas eu auparavant une dispute entre vous?

Chavoussier. Il enjambe par là-dessus, parce qu'il sait bien qu'il a eu tort... il m'a dit les plus grosses sottises du monde.

M. le Président. C'est alors que vous l'avez frappé ?

Chavoussier. Seulement alors... et je dis qu'il le méritait bien.

Margoulin. Ce n'est pas ce que j'ai pu vous dire qui pouvait vous blesser.

Chavoussier. Je suis rieur, mais il fait mauvais me tarabuster... Paysan, vous m'avez inveetifé; je vous ai rendu la réciproque : nous sommes à deux de jeu... vous devez t'être satisfait!

Margoulin. Comme vous arrangez ça!., vous vous portez bien ; j'ai éu l'épaule droite démanchée: vous me redevez là-dessus.

Chavoussier. Combien donc qu'il vous a pris votre carabin?

Margoulin. Trois pièces de cent sous... C'est ben dur à gagner !

Chavoussier. C'est gros !

Margoulin. Que oui, c'est gros!., les dernières gelées nous ont brûlé toutes nos légumes... je me ressens ben de la pauvreté du temps!

Chavoussier. Si je savais pourtant en être quitte pour mes trois pièces rondes!., je les lâcherais bien tout de suite.

Margoulin. Oh ! ben vrai que c'est tout ce qu'il me faut.

Chavoussier. Ah ben, les v'ià !

Par suite de cet accommodement , le plaignant déclare retirer sa plainte. En conséquence, Chavoussier est mis hors de cause, et Margoulin condamné aux dépens.

Margoulin. Je suis gouré !.. j'y mettrai démon argent... saperlotte !

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