‹ La CorrectionnelleChapitre 146 sur 231 · UNE TACHE DAM LE SOLEIL · texte numérisé non relu

UNE TACHE DAM LE SOLEIL

Mademoiselle Louise Coquardeau, jolie grisette, vêtue d'une robe resplendissante , se présente devant le tribunal en affectant un petit air précieux, et, après avoir répondu aux questions d'usage, elle s'exprime ainsi :

« On est bien malheureux d'avoir affaire à des malotrus, et qu'on est à plaindre de se frotter à des manants! .. »

La prévenue. De qui parlez-vous donc comme ça, ma petite princesse?., malpeste! comme vous faites fi des bonnes gens!... on dirait bien la fille à monsieur le marquis de Carabas!... excusez, vous n'êtes pas fière, pour une demoiselle de la couture!

Mademoiselle Louise. Si vous aviez de l'éducation, vous sauriez qu'on a le droit d'être fière dans tous les états.

La prévenue. Je m'en aperçois bien au ton dont vous rabaissez le nôtre.

Mademoiselle Louise. Ma chère, vous n'êtes jamais qu'une domestique.

M. le Président. Toutes ces différences de rang n'existent pas devant la justice... Plaignante, développez votre plainte sans injurier la prévenue.

Mademoiselle Louise. Ce ne serait, dans tous les cas, qu'un rendu pour un prêté... Mademoiselle, qui fait aujourd'hui la difficile, était beaucoup moins scrupuleuse, le jour où elle m'a si joliment habillée.

M. le Président. Il est impossible que le tribunal puisse prononcer sur la culpabilité de la prévenue, si vous ne mettez plus d'ordre dans les faits. Quelle était l'origine de la querelle qui a amené, de la part de Madeleine Chiquet, les injures dont vous v ous plaignez ?

Mademoiselle Louise. Ce jour-là j'allais au spectacle et j'avais mi6 ma robe de soie rose.

La prévenue. Ah! vous étiez bien flambante comme un soleil.... Si ça ne fait pas pitié!...

Mademoiselle Louise. Je descendais l'escalier, lorsque, arrivée au second étage, la prévenue sort de sa cuisine avec une soupière, traverse le carré , vient se jeter sur moi et répand une partie de son potage sur ma robe.

M. le Président. Pensez-vous que la prévenue ait agi méchamment ?

Mademoiselle Louise. Ho! certainement!... et ce qui le prouve c'est qu'elle souriait comme une sournoise.

La prévenue. Je souriais parce que vous me menaciez et que je n'avais pas peur de vos menaces.

M. le Président. En quoi consistaient ces menaces ?

Mademoiselle Louise. Je me plaignais seulement ; et il y avait bien de quoi... ma robe était toute graillonueuse comme un vrai torchon.

M. le Président. Enfin une dispute s'est engagée, et Madeleine vous a insultée... Quelles sont les injures dont elle s'est servie ?

Mademoiselle Louise, avec embarras. C'est fort délicat à dire, et si vous voulez nous ne parlerons que de ma robe.

M. le président insiste de nouveau pour que la plaignante précise les injures; mais mademoiselle Louise hésite toujours. Enfin, vaincue par les questions du tribunal , elle dépose en termes fort clairs, et il appert de sa déposition que la prévenue n'a nullement ménagé la réputation de la plaignante. Plusieurs locataires de la maison viennent confirmer cette partie du témoignage de mademoiselle Louise.

La prévenue. Tenez, voulez-vous que je vous dise vrai ?... ce qui lui tient au cœur c'est moins son honneur que sa robe... Et pourtant il vaut mieux avoir une tache à son habit qu'un accroc à sa réputation.

M. le Président. Il paraît que vous ne lui avez épargné ni l'une ni l'autre.

La prévenue. Mademoiselle ne veut pas vous faire accroire sans doute qu'elle est une sainte... On sait, Dieu merci, de quel bois elle se chauffe.

La prévenue entre ici dans certaines considérations sur les mœurs privées de la plaignante; mais M. le Président l'interrompt et la prévient qu'elle ajoute la diffamation à l'injure.

Madeleine Chiquet est condamnée à 60 francs de dommages-intérêts et 50 francs d'amende.

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