UN HOMME AGRÉABLE
Jacquet est un personnage facétieux, un plaisant de profession. Pour lui tout est matière à bouffonneries ; il n'est rien d'assez sérieux, même parmi les choses les plus sérieuses, devant quoi la verve rieuse de Jacquet soit en défaut. Le démocritisme de Jacquet ne connaît pas de bornes ; en un mot Jacquet rit des choses créées et incréées et de quelques autres encore; il est le rire incarné; la charge faite homme. Mais par une contradiction des plus singulières, Jacquet, contre l'ordinaire des plaisants, est d'humeur formaliste. Il se choque d'un rien, presque aussi facilement qu'il se plaît à choquer autrui par ses lazzis.
Un jour du mois de 'février dernier, Jacquet monte dans un char à 30 centimes, et les voyageurs fort tranquilles jusque-là sont tout à coup obsédés de ses gentillesses. Jacquet se prend d'abord à donner gratuitement aux voyageurs une séance de ventriloquie : on rit peu. Jacquet, changeant de genre, fait mille quolibets très agréables sur une femme qui tenait un panier sur ses genoux ; s'attaque ensuite à la coiffure à frimas d'un pacifique septuagénaire ; nargue celui-ci, moleste celui-là. Plusieurs voyageurs, importunés par ce cataclysme de mauvaises plaisanteries, étaient descendus de voiture bien avant le terme du voyage.
Deux personnes avaient jusqu'ici échappé aux railleries charmantes de Jacquet; ces deux personnes, assises côte à côte, paraissaient non moins fatiguées des moqueries de Jacquet que le reste de l'assemblée. Jacquet avise celte double proie, et s'adressant avec une courtoisie affectée à l'une de
ces deux personnes, madame B «Madame, lui
dit-il, permettez-moi de vous faire remarquer que votre jarretière vient de tomber. » A cette apostrophe, une voix pleine de hauteur répond à Jacquet : « Monsieur, vous n'êtes qu'un sot ! » Cette
voix était celle de monsieur B Jacquet fut un
peu déconcerté de la réplique. Cependant il veut
riposter; monsieur B lui ferme la bouche par
une apostrophe encore plus énergique. Jacquet s'in-
digne de rencontrer un homme aussi peu rieur, et, poussé à bout par l'impassibilité de son interlocuteur, laisse choir, pour toute réponse, un large soufflet sur la joue de monsieur B — « Monsieur, dit l'outragé, j'ai trop peu d'estime pour les sots pour vouloir courir avec vous les chances d'une satisfaction extra-judiciaire ; je vous donne rendezvous sur le seul terrain qui convienne à vos pareils : nous nous verrons devant la justice. »
En conséquence de cet ajournement, Jacquet comparaît devant le tribunal, comme prévenu d'offense publique envers M. B
De nombreux témoins établissent les faits que nous venons de rapporter. Jacquet prend ensuite la parole pour rétorquer la prévention. Le prévenu a le sourire sur les lèvres.
«Messieurs, dit -il, je me trouvais dans une boite à canaille, un omnibus {riant) hi ! hi ! hi !
M. le président engage le prévenu à s'exprimer plus convenablement.
Jacquet reprend : « J'allais à la Gaîté, théâtre national, hi! hi!... Nous étions pressés comme des harengs en caque... Je n'avais pas besoin de me tenir les flancs pour rire; j'avais de chaque côté un coude qui me rentrait dans les côtes... Oh ! les bonnes tètes ! hi ! hi !... un véritable cabinet de figures de cire ! Je suis un peu comme madame Grégoire, moi, j'aimeà rire, j'aime à boire!... hi! hi!
M. le Président. Vous riez continuellement ; c'est indécent. Si vous n'avez rien de plus sérieux à dire au tribunal, il vaut beaucoup mieux vous taire.
Jacquet. Ah! si fait, j'ai quelque chose à dire et qui vous amusera... Mon adversaire est huissier et caporal dans la garde nationale , hi ! hi !...
M. le Président. Mais cela ne fait rien à votre défense !
Jacquet. Pardon ; c'est fort utile au contraire. Vous concevez qu'étant huissier il doit être très fort sur le commandement... Tiens, voilà un calembour... hi! hi!... Il n'est pas de moi... hi! hi!..
M. le président, jugeant bien qu'il n'obtiendra rien de bien satisfaisant de cet intrépide rieur, le force à reprendre sa place, et après avoir consulté le tribunal, condamne Jacquet à 15 jours d'emprisonnement, 100 fr. de dommages-intérêts et aux dépens.
Imprimerie (TAmédée Cratiot et O, rue de la Monnaie, n.
m COIFFA.
Le sieur Prallier, employé de l'administration du Mont-de-Piété , se rendait un jour du mois de mars dernier à son bureau , lorsque parvenu à l'extrémité de la rue des Blancs-Manteaux , du côté du marché de ce nom , il sent choir sur son chef un corps lourd et dont la chute intense dépassait de beaucoup, eu égard au volume, toutes les lois de la gravitation. Il s'arrête , un peu étourdi par le contre-coup ; mais avant qu'il eût repris ses esprits, un second coup, tombé verticalement sur la plate-forme de son chapeau, vint lui enfoncer son feutre jusqu'au menton et endommager notablement sa coiffure. Victime d'une espièglerie d'un genre un peu brutal, le sieur Prallier érigea en attentat une action toute simple, une de ces ingénieuses mystifications connues dans la classe du peuple sous le nom de renfoncement. Aux cris aigus poussés par le sieur Prallier, il se fit une
rumeur dans le quartier. Monuot, l'auteur de celte charmante plaisanterie, fut an été tout d'abord sur les indications de sa victime; puis, les faits ayant été éclaircis, Monnot fut relâché, et les bonnes commères du voisinage se contentèrent de rire au nez du trop susceptible bureaucrate. Ce n'était pas là l'affaire du sieur Prallier. Obligé de fournir au remplacement du feutre bossué, il a pensé qu'il était en droit d'intenter une action correctionnelle contre Monnot, et de l'appeler à faire seul les frais de son chapeau neuf.
Monnot occupe le banc des prévenus. C'est un gaillard laid cl dont les traits secs et presque immobiles n'annoncent guère un caractère jovial. Monnot oppose les dénégations les plus formelles au dire du sieur Prallier. Cependant celui-ci ne peut se méprendre sur l'individualité de son mystificateur, car, outre qu'il reconnnîl la couleur du
pantalon, la seule chose qu'il ait pu voir, parce qu'il avait son chapeau sur les yeux, il reconnaît encore très distinctement le son de voix de Monnot.
M. le Président. Monnot vous a donc adressé la parole ?... Que vous a-t-il dit?
Le sieur Prallier. Monsieur, couvrez-vous donc, s'il vous plaît /...
M. le Président. Vous êtes bien certain de reconnaître le prévenu au son de sa voix?... Monnot, répétez les paroles que le plaignant vient de prononcer.
Le prévenu répète ces mots : Monsieur, couvrez-vous donc, s'il vous plaît ; mais d'un ton tellement nazillard, qu'il se rend inintelligible.
M. le Président. Vous n'aviez pas cet organe au commencement des débats.
Le prévenu , toujours sur le même ton. Faites excuse, mon Président, voilà douze ans que j'ai un catarrhe qui me fait parler du nez comme un orgue.
Bouchard , marchand de vin, n'a pas vu porter le coup, mais il a vu Monnot tout à côté du plaignant , au moment où celui-ci poussait des cris. Au reste , Monnot , qu'il connaît depuis longtemps, jouit d'un timbre de voix parfaitement sonore, et son nazillement n'est qu'un jeu. — Plusieurs témoins sont ensuite entendus , et il résulte de leurs dépositions des présomptions très fortes de la culpabilité de Monnot.
En conséquence des différentes charges qui s'élèvent contre lui, Monnot est condamné en 25 fr. de dommages-intérêts et aux dépens.