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QUI EN VOLE NEUF, VOLE UN BŒUF

Trottel comparaît sur les bancs de la police correctionnelle sous l'énorme inculpation d'avoir volé un bœuf.

On appelle successivement les témoins. Niclet, témoin principal, et au préjudice duquel le vol a été commis, est entendu le premier. Niclet est un Normand court, replet, d'une chevelure rousse: il y a quelque chose de louche dans sa physionomie; c'est sou regard. Son ambiopie est tellement prononcée, qu'on peut lui appliquer, à la lettre, le dicton populaire, et dire de lui qu'il regarde en Picardie si la Champagne brûle. Niclet est devant le tribunal.

M. le Président. Vous promettez et jurez de dire la vérité?... Levez la main.

Niclet, levant la main gauche. J'en lève la main et le petit doigt avec.

M. le Président. Levez i'autre main.

Niclet. Quoique gaucher, ça n'est pas ça qui me gène... je suis Normand et je jure de toute main à l'occasion.

Niclet prête serment dans la bonne forme. Monsieur le président l'engage ensuite à faire connaître au tribunal toutes les particularités du vol reproché à Trottel. Niclet s'exprime ainsi.

« C'est pour avoir l'honneur de vous dire que je revenais du marché de Sceaux, d'où je ramenais un bœuf que je n'avais pu vendre à cause qu'il avait la morve. Arrivé près de Montrouge, je m'arrête à la Vache-Noire pour prendre deux doigts de vin. Je rencontre dans le cabaret Trottel , qui buvait avec un autre gouspin comme lui. Il vient à moi et me dit : Vous revenez donc du marché , mon bonhomme?... Et vous n'avez pu vendre votre vache ?... — Je lui réponds que s'il prend mon bœuf pour une vache, c'est qu'il ne se connait

guère en histoire naturelle. — Ça coùle-t-il cher un oiseau comme ça? qu'il me fait. — Vingt -cinq pistoles. — Ça n'est pas assez cher pour moi. — Il vous faudrait donc le bœuf gras? — Justemeut, vous l'avez dit. — Le mien est susceptible de le devenir avec des soins et de la nourriture. — Je vas vous dire, qu'il me dit : j'ai trouvé le moyen d'engraisser le bétail avec des queues de quelque chose, et je veux me mettre à élever des bestiaux.... Nous causons de l'état. Mais voilà que je ne pouvais m'arracher ces queues de la tète , et je me disais en sourdine : qu'est-ce donc que ça peut être que ces queues ?... Enfin, il me dit de si beaux mensonges que je finis par ne plus rien croire du tout. Trottel s'en aperçut. — Je vois bien , me ditil en riant, que vous avez peur que ça soye une gausse.... Eh bien! si vous voulez tenir une ga geure , je parie de rendre votre bœuf sensiblement plus gras après que je lui aurai fait manger deux ou trois de ces queues... Pariez-vous vingt francs ? — Je lui réponds : Je parie bien dix écus que ça n'est qu'une menterie. — La pariure est tenue ! qu'il m'ajoute... Vous allez me donner votre bœuf pour un moment.... je vas le conduire jusqu'au

bout du champ... mais vous ne regarderez pas

Ça y est ! Chacun allonge ses dix écus sur le comptoir... Il part avec mon bœuf, et je demande un litre, bien assuré que Trottel paierait l'écot. Au bout d'un gros moment, comme il ne revenait pas, son camarade me dit : « Dites -donc, Normand , mon ami est bien longtemps : voyez donc voir s'il vient. » Je me mis sur la porte ; mais je ne voyais rien venir. Il m'ajoute : « Ça finit par devenir ennuyeux, allez donc savoir ce qu'il fait.» Je vas jusqu'au bout du pré, et je n'aperçois plus ni ma bête ni mon homme. Je retourne au cabaret... Le camarade avait pris ses bottes de sept lieues : il n'y avait plus personne. Je dis alors à la bourgeoise de me rendre l'argent que nous avions laissé sur le comptoir... Il paraît que le camarade l'avait laissé tomber dans sa poche... Pour vous finir mon histoire, je prends ma course et j'arrive à la barrière d'Enfer... Qu'est-ce que je vous vois ?... mon voleur qui se disputait avec les employés de l'Octroi, parce qu'ils ne voulaient pas laisser entrer sans payer de la viande vivante... Je prends mon voleur par les cornes, mon bœuf au collet... Non... c'est tout le contraire .. Enfin j'empoigne mon voleur et je reprends ma bêle en me disant : Mon vieux

Mamert (c'est mon petit nom), mon vieux, uuc autre fois faudra te défier de ces queues... car en voilà une qui est bien une véritable queue de renard ! »

La femme Lamand, tenant le cabaret de la Vache- Noire, vient déposer sur les mêmes faits, et sa déposition concorde pleinement avec celle du précédent témoin.

Gaillard, préposé à l'octroi, fait ensuite connaître au tribunal la discussion qui s'éleva entre lui et Trottel au sujet du paiement de la taxe. Trottel, dit le témoin, paraissait ignorer qu'il fût soumis à la perception du droit. Au reste, Trottel manquait d'assurance, et la contenance embarrassée du prévenu avait même inspiré quelques soupçons aux gens de l'octroi... Dans la chaleur de la dispute avec le commis, Trottel alla jusqu'à s'écrier: «C'est une infamie d'arrêter ainsi le monde... vous ne feriez pas pis avec un voleur!... »

M. le Président. Trottel , qu'avez-vous à dire pour réfuter les charges qui s'élèvent contre vous ?

Trottel. Que je suis fort étonné qu'on me fasse venir ici comme un criminel... Je ne suis pas un voleur... Le secret que j'ai annoncé à Niclet, je le possède, et ça n'est pas étonnant, j'ai beaucoup étudié l'agriculture... je n'ai jamais fait que ça.

M. le Président. Laissez là votre prétendue découverte... Pourquoi vous êtes-vous enfui avec le bœuf de Niclet?

Trottel. J'ai dit ouvertement à Niclet : Je t'engraisserai ta volaille à quatre pattes ni plus ni moins qu'une poularde du Mans...

M. le Président. Répondez nettement... Où alliez-vous ?

Trottel. J'allais jusqu'à la maison pour y chercher des queues...

M. le Président. Outre que cela n'est pas croyable, cela n'est pas vrai. Vous étiez sans domicile connu à Paris... Trottel n'est pas votre nom. Vous avez été reconnu en prison par un de vos anciens camarades de détention. . .Vous vous nommez Caron, vous avez déjà subi neuf condamnations diverses pour vol.

Niclet. C'est bien ça !... comme dit le proverbe : Qui en vole neuf, vole un bœuf!...

Le prévenu paraît anéanii par cette reconnaissance. Il pâlit , et ne sait d'abord que répondre. Cependant il reprend par degré plus d'assurance , et oppose aux renseignements de M. le Président

Ca.xm.xa Ct£ik*tà.

Vous jurez de dire la vérité ?

J'en lève la main et le petit doigt avec .

L'autre main !

Qouicjue gaucher, ça n'est pas ça qui me gêne

Je suis Normand,et je jure de toute main, à loccasion .

Lilh Thierry frtrt» Pari!

Jujle Bl'-rmancé Editeur de la Correctionnelle P"*ce du Palais Royal 24-1.

les dénégations les plus énergiques. Mais les déplorables antécédents du prévenu ne sont que trop constants. Pressé de faire connaître ses complices, le faux Trottel refuse tout éclaircissement à ce sujet. Caron est condamné à six ans d'emprisonnement.

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