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MÉDECINE DE CHEVAL

Montlupart, vétérinaire à diplôme, est prévenu d'être sorti de sa spécialité, et d'avoir empiété sur les prérogatives de la Faculté, en s'arrogeant le droit de tailler et de couper impuné per lotam terram; en un mot, Montlupart exerce la médecine non pas seulement in anima vili, mais encore sur l'espèce humaine. A ses yeux il n'existe aucune différence organique entre la constitution de l'homme et celle du cheval; parlant il traite l'un comme l'autre.

M. le Président. Montlupart, vous êtes prévenu d'avoir pratiqué illégalement la médecine.

Montlupart. Je répondrai tout à l'heure. Qu'on fasse venir mon accusateur, je prétends le confondre et lui montrer qu'il n'est qu'une bêle.

Lequeux, plaignant, s'approche du tribunal; sa tète empaquetée dans du linge, présente un effrayant volume. Il explique avec force contorsions, qu'un jour du mois dernier, ayant été pris par des douleurs de dent, il se rendit auprès de Montlupart. Celui-ci, après un examen du râtelier, commença par appliquer dans la dent cariée un clou tout rouge; ensuite, pour calmer les angoisses inexprimables causées par cette cautérisation, Montlupart administra au patient une certaine eau balsamique, d'une telle énergie, qu'elle détermina une tuméfaction horrible des gencives ; enfin, pour diminuer les tumeurs intérieures, Montlupart eut recours à l'emploi externe d'une certaine pommade, dite adoucissante, dont l'effet fut de provoquer sur la face de Lequeux une sorte d'érysipèle flegmoneux, d'une nature persistante et tenace. C'est dans cet état que Lequeux se décida à porter

plainte contre Montlupart. Le plaignant pousse de lamentables hélas! au souvenir des tortures qu'il a endurées. Il ajoute d'un air tout pénaud: «et cependant le vétérinaire avait promis de me guérir radicalement et sans douleur. »

Plusieurs témoins sont entendus. Montlupart prend ensuite la parole d'un ton magistral. Il établit d'abord la parfaite analogie qui existe entre l'organisme humain et l'organisme animal.

« Messieurs, dit-il, les mêmes maladies régnent chez l'homme et chez la bète, sans en excepter la morve que je retrouve chez l'un comme chez l'autre. Ces maladies sont produites par les mêmes causes. Or, les effets étant les mêmes, les remèdes doivent être pareils.

M. le Président. Il ne s'agit pas ici de faire un cours de pathologie... vous deviez savoir que vous ne pouviez exercer la médecine sans une licence spéciale.

Montlupart. . Puisque vous parlez de licence, je prendrai celle de vous faire remarquer que je suis porteur d'un diplôme...

M. le Président. Pour la guérison des chevaux, mais non pour exercer la médecine proprement dite.

Montlupart. Je suis prêt à soutenir contre toutes les académies que ce que vous appelez la médecine proprement dite ne diffère nullement de l'art du vétérinaire... J'ai fait des cures dont je m'honore. Je demande à ce que plusieurs de mes clients soient entendus.

Une voix dans le fond de l'auditoire. Des chevaux?

M. le Président fait observer que l'audition de ces témoins ne peut avoir lieu ; et qu'on ne peut admettre que les témoignages qui ont trait au procès. Un vif débat s'engage à ce sujet. Le prévenu insiste de nouveau pour que les personnes citées par lui soient admises à la barre.

L'avocat du prévenu présente ensuite sa défense. Il soutient que l'extraction d'une dent ne saurait constituer un exercice de la médecine.

« Mais, ajoute M. l'avocat du Roi , il n'y a pas eu extraction : il y a eu médicamentation. »

L'avocat persiste dans ses moyens, et conclut au renvoi du prévenu.

Le tribunal condamne Montlupart à 500 francs d'amende, 150 dédommages-intérêts et aux dépens.

Imprimerie d'AMÉDÉE Cuatiot et O, rue de la Monnaie, n.

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