‹ La CorrectionnelleChapitre 153 sur 231 · ALLEZ - VOUS -EN, GENS DE LA NOCE · texte numérisé non relu

ALLEZ - VOUS -EN, GENS DE LA NOCE

Vers la fin du mois de mars dernier, deux hommes sortaient, entre deux vins, d'un banquet nuptial qui se donnait dans les vastes salons du restaurant de la Vestale, boulevart de l'Hôpital. La marche de ces deux hommes était titubante et considérablement aiourdie par les vapeurs du vin. Ils allaient dessinant les méandres les plus capricieux , les évolutions les plus bizarres, lorsque, parvenus à l'angle de la rue Buffon, nos deux ivrognes éperdus décrivent une courbe sinueuse qui les conduit brusquement sur l'étalage très fragile de la femme Cornois , fruitière. Le choc fut impétueux, à tel point que, les ais mal assurés dont se composait la boutique cédant à l'impulsion donnée, tout roula dans la poussière. Qui clabauda ? La fruitière , femme aigre, violente et des moins bien embouchées. Une rixe opiniâtre s'engagea. Les deux ivrognes refusaient tout net d'in-

demniser la dame Cornois du trouble qu'ils avaient apporté dans son commerce, sous prétexte que, son comptoir empiétant sur la voie publique, ils n'étaient pas responsables d'un dégât que la fruitière aurait pu éviter en se plaçant dans la ligne limitative du boulevard. Mais le contest ne devait pas se borner à la discussion d'une simple question de voirie ; la querelle devait empirer par l'opiniâtreté des uns et la ténacité de l'autre. Après avoir donc épuisé toute la série des arguments possibles en pareille matière, on en vint à une bataille en règle, la dernière raison dans tout litige. Au rapport des certificats apportés par la dame Cornois dans la discussion des faits du procès actuel , la fruitière aurait été traitée avec la dernière barbarie par les prévenus Balliveau et Gentil. Nous laisserons la plaignante développer elle-même cette partie du procès.

La femme Cornois. J'aime tout comme un autre à sirotler un petit briu, mais je m'arrange toujours de façon à ce que ça ne puisse pas troubler mon voisin ; et quand, par hasard, j'ai buvotté plus qu'il n'est prudent, je rentre chez moi sans offenser personne.

Balliveau. C'est ce que nous voulions faire.

La femme Cornois. Vous en preniez bien le chemin comme moi d'aller à la rivière!... Ce n'est pas trop dire d'ajouter que le chemin des vaches n'aurait pas été' assez large pour vous conduire.

Gentil. Sans compter qu'il faisait bien mauvais marcher, et que Balliveau disait à chaque pas de lever le pied par rapport aux pavés.

La femme Cornois. Tant y a, mes magistrats, que j'en ai été pour ma marchandise et de bons coups de poing... Je puis bien dire qu'ils ne m'ont laissé qu'un œil pour pleurer... Ce que j'ai perdu avait bien aussi son prix, et je pense que vous êtes assez justes pour m'en tenir compte.

Balliveau. Mais qu'est-ce que vous réclamez donc? Est-ce que v'ià pas vos deux yeux ?

La femme Cornois. Je ne les ai pas toujours eu les deux : voici un papier comme quoi j'en avais à peine un, le lendemain du jour en question.

Balliveau. Écoutez donc, il faut bien croire que vous aviez quelques torts de votre côté...

La femme Cornois. Des torts! des torts! ah! scélérat... je n'en ai eu qu'un, c'est de n'avoir pu vous éventrer tous les deux.

Balliveau. Tout doux! tout doux!... ne vous fâchez pas... Là, est-ce qu'avec 50 fr. qu'on vous donnerait tout ne pourrait pas s'arranger?

La femme Cornois. Ah! le brave homme!... Vous gagnez à être connu... cinquante francs !... Et que puis-je faire pour vous être agréable ?

Balliveau. Pardine, dire à ces messieurs que vous ne nous en voulez plus et que vous retirez votre plainte.

La femme Cornois. C'est dit, je la retire.

En conséquence de ce retrait, Balliveau et Gentil sont renvoyés après une courte et paternelle admonition de M. le président. Les deux prévenus sortent de l'audience, bras dessus bras dessous, et chantent à l'unisson : Allez-vous-en, gens de la noce, etc..

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