GALANT ESCROC
Qui ne connaît ces vers de Lafontaine : Mainte veuve aujourd'hui fait la déchevelée , Qui n'abandonne pas le soin du demeurant, Et du bien qu'elle aura fait le compte en pleurant.
C'est justement le cas de la dame Saulay, veuve, non pas déchevelée , mais fort coquettement coiffée, d'un ancien capitaine d'habillement, mort à la fleur de l'âge et possesseur d'une aisance très confortable. Le très regrettable capitaine n'eut pas plus tôt fermé les yeux à la lumière, que sa veuve,
encore humide de larmes , se mit à l'aise dans les biens du défunt , et songea à accorder quelque répit à sa douleur. Le hasard vint lui offrir un très agréable sujet de distraction dans la personne du sieur Trichard, soi-disant ex -sous-officier de hussards, jeune homme fort bien découplé, l'œil bleu , la moustaehe blonde , et un air à donner à penser aux plus réservées.
En peu de temps, Trichard se mit au mieux avec la dame Saulay, et bientôt leurs relations eurent atteint le dernier degré de l'intimité; c'està-dire que Trichard n'avait pas seulement place dans le cœur de la veuve, mais encore à la table , au feu, à la chandelle, partout. Le g.ilant sousofficier se trouvait à merveille de cette intimité qui lui procurait bon vin, bonne chère et bon gîte ; mais là ne se bornent pas les nécessités d'un sous-officier bon vivant. Trichard, à plusieurs reprises, essaya, par voie d'insinuation , de faire un appel à la généreuse amitié de la veuve. Ces moyens détournés n'étaient pas compris. Une autre fois, en roucoulant l'histoire de sa vie, il s'appesantissait à dessein sur certains revers de fortune ; il se représentait à la dame Saulay comme victime des spoliations d'un dépositaire infidèle. La veuve, toujours attachée aux soins du demeurant , faisait la sourde oreille.
Un jour enfin, la dame Saulay fut frappée au cœur d'un double coup. Elle apprend que le parjure Trichard, oubliant tous ses serments, s'est enfui avec sa femme de chambre et une grande partie de son argenterie. Dégagée de tout lien d'affection par le fait d'une aussi noire trahison, la dame Saulay crut pouvoir saisir l'autorité judiciaire d'une belle et bonne plainte en escroquerie contre le fugitif, espérant frapper l'infidèle en frappant le voleur.
Trichard comparaît donc devant la justice sous l'inculpation d'un vol portant le caractère d'un impardonnable abus de confiance. La fille Jodet, primitivement comprise dans la plainte comme complice, en a été écartée par suite de l'instruction qui a eu lieu, et qui a mis complètement à jour son innocence, quant au vol, bien entendu.
Le prévenu répond avec assurance aux questions qui lui sont faites au sujet de sa liaison avec la dame Saulay. Au dire de Trichard, cette liaison était telle qu'elle aurait dû exclure toute distinction du mien et du tien entre la plaignante et le
Juste Bc-rmancé Editeur delà Correctionnelle Place du Palais Royal ,ï« .
prévenu , et qu'une franche communauté de biens entre eux eût été plus rationnelle et plus conforme à la situation. C'est en vertu de cette confusion d'intérêts que Trichard s'est cru suffisamment autorisé à déposséder momentanément la dame Saulay de son argenterie pour la porter chez madame La Ressource.
Le tribunal, qui n'a aucun motif de s'en rapporter à la véracité du prévenu, attendu que rien, dans les faits, ne prouve que l'action de Trichard fût l'équivalent d'un emprunt forcé, condamne celuici à six mois d'emprisonnement.