HAINE- AUX FEMMES
Angilou est un homme rudanier, un Scythe, un Dalmate, un Auvergnat. Non seulement il est dépourvu de toute urhanité, mais il est encore d'un naturel farouche, même envers cette charmante moitié de l'espèce humaine de laquelle un poëte galant et vraiment français a dit très poétiquement : Il faut céder à ses lois...
Eh ! comment s'en défendre !
En un mot, Angilou, pour nous servir d'une locution pleine d'alticisme, n'a pour le sexe pas plus de chose que rien du tout... Le Welche!
Par une froide matinée du mois d'avril dernier, Angilou rencontre la femme Bertuchon, portière, et le colloque suivant s'établit entre eux :
— Dites donc , portière , j'apprends que vous montez la tôle à tous vos locataires pour qu'ils me r'ôtent leur pratique de l'eau, et qu'ils la r'donnent au grand Benoiton; une grande bêle qui ne peut
pas porter ses siaux à vide, et qui gigotte des reins comme une demoiselle, quand il a seulement une voie d'eau sur les épaules.
— Passez donc votre chemin, charabia r... je n'ai pas de comptes à vous rendre.
— Charabia!... Portière, vous avez craché en l'air pour que ça vous retombe sur le nez.
Et à ces mots, Angilou, saisissant à deux mains l'un de ses seaux, lance le contenu à la tète de la femme Bertuchon. Or, la matinée était froide et la portière dans un bienfaisant état de moiteur. Un gendarme, ou toute autre personne également bien constituée, en aurait été quitte, au pis, pour un léger rhume de cerveau. La dame Bertuchon, d'une complexion délicate, portière remplie d'une intéressante langueur et d'une morbidezza pleine de charme, contracta une fluxion de poitrine.
Aux chansons succéda la toux opiniâtre,
Au plaisir rose cl frais, la fièvre au teint bleuâtre ; Aux yeux brillants, les yeux éteints!...
Un acte d'une aussi révoltante discourtoisie demandait une répression juridique. Aux temps heureux de la chevalerie, Angilou se fût vu actionné peut-être par-devant une Cour d'Amour ; juridiction charmante! .. Aujourd'hui il est tout simplement cité en police correctionnelle... 0 prosaïsme des sociétés conslitulionnelles !...
M. le Président. Angilou, votre action est doublement mauvaise, car, oulre que vous n'étiez pas fondé à l'exercer, elle s'adressait à une femme.
Angilou. De quoi!... de quoi!... madame Bertuchon est une femme?... D'ailleurs, qué ça m'fait z'à moi!.. .Si elle est une femme, je suis un homme... et j'ai toujours entendu dire que les hommes se valent!... Je sais bien qu'il y a des bêles qui gâtent les femmes, et qui ont des petites amitiés pour elles... Moi, je m'en moque... je ne leur demande rien... Qu'elles me laissent paisible!
M. le Président. La femme Bertuchon vous laissait fort tranquille; c'est vous qui l'avez assaillie.
Angilou. C'est une menteuse !
Madame Bertuchon, d'une voix doucereuse et pleine de mélodie. Horreur d'homme!... 11 est bien aussi grossier que les semelles de ses souliers !...
Angilou. Qu'est-ce que vous dites de mon soulier ? Prenez garde que je vous le jette à la tête !
M. le Président. Prévenu, taisez-vous !
Angilou. Toutes ces belles princesses ne valent pas une queue de cerise... voilà mon dernier mot ! (Rire dans l'auditoire.)
Après une courte délibération, Angilou est condamné à quinze jours d'emprisonnement, 50 francs de dommages-intérêts et aux dépens.