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LES POLITIQUES

Le sieur Stinval , porteur de deux énormes moustaches , et prenant la qualité d'officier en traitement de réforme, occupe le banc des prévenus, sur la plainte du sieur Grabinel. Le plaignant, espèce de Bonneau, se présente devant le tribunal et articule les griefs suivants :

« Messieurs les juges, conformément à la Charte constitutionnelle , j'avais toujours cru que la liberté des opinions était garantie à tous les citoyens. Mais il paraît que, pour le sieur Stinval, cette liberté se borne à la faculté pour tous de penser comme lui. Quant à moi , messieurs , je suis invariablement attaché , de cœur et de conviction, aux institutions monarchiques ; mes opinions n'ont jamais varié à cet égard , et si la Terreur revenait une seconde fois elle me trouverait fidèle à mes principes. »

Stinval. Vieillard, vos opinions sont connues... vous êtes un éleignoir en politique... Croirait-on,

messieurs, que M. Grabinel, oubliant son siècle, rêve encore le retour des abus féodaux ; qu'il voudrait ressusciter la noblesse , les dîmes , les corvées et tous ces abominables droits de vasselage que l'on appelait autrefois les jolis droits du seigneur?...

Grabinel. C'est vrai , je ne m'en cache pas : je suis pour la monarchie pure.

Stinval. Elle était propre, votre monarchie pure!... Parlez -moi du gouvernement de Napoléon !

Grabinel. Qui ça, Buonaparte ?... Si jamais il revenait !...

M. le Président. Je vous rappellerai à l'un et à l'autre que vous n'êtes pas ici pour y discuter vos opinions politiques.

Stinval. Je demande la parole !

M. le Président. Vous parlerez à votre tour...

Laissez le plaignant développer d'abord les faits de la plainte.

Grabinel. C'est la chose du monde la plus simple... Monsieur m'a appelé publiquement jésuite à courte rôle, mouchard et.., portecoton.

M. le Président. N'avez-vous pas vous-même adressé des mots injurieux au plaignant?

Grabinel. Ma modération est connue; je ne suis nullement sorti des convenances parlementaires.

Stinval. Vous vous êtes servi des termes les plus méprisants en parlant de l'Empereur.

Grabinel. J'ai, selon ma coutume, exprimé tout haut mon opinion : je l'avoue, je ne sais pas pourquoi je n'aime pas l'Empereur.

M. le Président. Y a-t-il des témoins qui aient entendu les injures dont vous vous plaignez?

Grabinel. De nombreux témoins... M. Loubert, d'abord.

M. le Président. Voilà tout ?

Grabinel- Je n'ai nommé que M. Loubert parce que je ne connaissais pas les autres personnes.

M. le Président. A-t-on fait assigner le témoin ?

M. Loubert se présente en personne. 11 raconte que, par une après-midi du mois de mai, Grabinel et Stinval se trouvaient tous les deux au jardin du Luxembourg; qu'une discussion s'éleva entre eux au sujet d'une question politique; que la différence des opinions amena bientôt une véritable dispute , et qu'enfin, Stinval, poussé à bout par l'opiniâtreté de son adversaire , s'était laissé, emporter jusqu'à l'injurier, en lui adressant les qualifications mal sonnantes que M. Grabinel a déjà rapportées.

Stinval, avec vivacité. J'adjure le témoin de dire au tribunal si Grabinel ne s'est pas exprimé avec la dernière inconvenance par rapport à l'Empereur.

Loubert. J'ai bien entendu qu'il l'appelait cuistre; mais le héros immortel qui couronne la colonne est trop haut placé pour que cela puisse l'atteindre.

En conséquence , Stinval, convaincu d'injures publiquement proférées envers le sieur Grabinel, est condamné à 25 fr. de dommages-intérêts , 25 fr. d'amende et aux dépens.

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