HORREUR
Madame de R... est une femme de 30 à 35 ans environ. Le système nerveux a acquis chez cette
dame une telle irritabilité, que madame de R
est au vrai , pour la délicatesse des émotions, une sensitive ; un rien la fait se syncoper, et pour moins que rien elle entre en pâmoison. Que madame de R.... aperçoive une araignée, et la voilà en catalepsie.
On conçoit que cette excessive impressionnabilité doit rendre cette dame fort difficile à servir. Elle-même ne s'est pas dissimulé cette difficulté ; car, malgré ses faiblesses, madame de R... possède un esprit droit et juste ; aussi elle rétribue ses domestiques en conséquence de ses exigences.
Un fait , qui paraîtra peu croyable , quoique très vrai au fond , a été révélé à l'audience de la police correctionnelle , et prouve jusqu'à quel point madame de R ... pousse son aversion pour cette intelligente filandière qui tapisse nos lambris de ses tissus légers.
Parmi ses nombreux domestiques, il en est un qui a dans ses attributions spéciales , uniques , exclusives , de faire une guerre cruelle et sans trêve à la classe entière des arauéides. Cet infatigable chasseur reçoit pour prix de ses services, un salaire qui peut s'élever à 500 fr. par an , outre la table et la livrée. Cette charge n'est pas, à beaucoup près , aussi aisée à remplir qu'elle le semble d'abord. Elle demande une vigilance de toutes les heures, et engage la responsabilité du titulaire d'une manière désespérante. Que madame de R..., par exemple , croie découvrir dans quelque partie de l'hôtel des filandres blanches et flottantes , tout aussitôt une horreur secrète s'empare d'elle; elle fait approcher son grand-veneur, et les reproches les plus vifs de tomber sur le trop peu vigilant domestique.
Jusque là madame de R... est pleinement dans son droit ; mais voici en quoi elle l'a outrepassé.
Michel remplit auprès de madame de R... les délicates fonctions d'exterminateur d'araignées.
Grâce à lui, depuis plus d'un an , madame de R... vivait dans une très heureuse tranquillité, par rapport aux insectes réprouvés dont nous parlions. II n'y avait pas un coin de la maison qui ne fût journellement l'objet d'une battue soigneuse de la part de Michel, qui faisait bonne guette.
Un jour, par malheur, comme sa maîtresse était devant sa cheminée, elle vit sortir d'une fissure du chambranle unedeces araignées que les naturalistes nomment lucifuge et qui habitent sous pierre. A
Martiuon vue du Coq 5' Honore H° 4
cette vue, madame de R... tombe en défaillance ; ses cheveux se hérissent; elle reste quelque temps entièrement privée de sentiment. Après avoir repris l'usage de ses sens, elle fait appeler Michel, et celui-ci accourt tout tremblant pour recevoir à la tète une pelle de la main de sa susceptible maîtresse. Or, le projectile, lancé avec violence, occasionna , un peu au-dessus de l'œil gauche, une blessure suivie d'une effusion de sang.
Michel avisa, avec raison, que l'irascible madame de R. . . , si elle était fondée à le gronder, ne l'était pas à le frapper, et, en conséquence, il lui intenta un procès en réparation de ses mauvais traitements.
Michel est présent à l'audience pour soutenir l'instance en personne. Mais sa ci-devant maîtresse n'a pas jugé qu'il fût convenable, ni pour son rang ni pour son sexe, de comparaître sur la plainte de son valet ; elle a donc fait défaut.
Le tribunal, jugeant en l'absence de la prévenue, condamne madame de R... à 300 francs de dommages-intérêts et aux dépens.