LE DIABLE TENTE LES JOLIES FILLES
Que de choses conspirent contre les femmes ! C'est d'abord le cœur, l'humaine faiblesse , la coquetterie, la vanité, l'ennui; puis quelquefois aussi la cupidité, l'ambition, l'avarice, honteuse et sordide passion qui ne couvre point une faute, mais qui l'aggrave... puis enfin les conseils pernicieux. Laurentine Goureau est une jeune et jolie repasseuse qui joint à la fragilité de la femme l'imprévoyance de la grisette, et cette ignorance candide qui va s'effaçant avec l'âge de l'esprit d'une jeune fille. Heureusement, pour la repasseuse ingénue, que le ciel a commis à sa sûreté la maman Goureau, femme expérimentée , pilote habile qui connaît les écueils dangereux , pour avoir autrefois gouverné sa barque avec honneur au milieu des sirtes et des récifs qui hérissent la vie d'une jo- -tie femme. C'est à cette vigilance maternelle que Laurentine doit d'avoir échappé aux infâmes sug-
gestions de la dame Bonnivard, qui, à l'exemple du grand Ennemi , de Milton , s'étant glissée dans la peau du serpent, était parvenue jusqu'à l'oreille de la pauvre fille d'Eve. Trompée dans son odieux calcul , la corruptrice madame Bonnivard ne devait pas seulement revenir de son entreprise avec sa courte honte ; sa conduite appelait encore un juste châtiment , et c'est en conformité de l'article 334 du Code pénal que la maman Goureau traduisait aujourd'hui devant la justice la subtile matrone. La dame Bonnivard est une femme vieille et ridée ; son visage porte l'empreinte d'une profonde démoralisation.
La jeune Laurentine s'approche du tribunal. Sa contenance est embarrassée ; tout dans son maintien, dans sa voix, décèle une extrême confusion. M. le Président cherche à la rassurer avec une bienveillance marquée, et lui fait observer que sa conduite
ayant été irréprochable, elle peut se montrer sans crainte comme sans honte devant la justice.
Laurentine dépose d'une voix faible sur les manœuvres employées par la femme Bonnivard. Elle fait connaître que plusieurs fois, à l'insu de sa mère, la prévenue était venue la visiter, et que chaque fois elle tenait les discours les plus étranges et l'engageait à quitter un état pour lequel elle n'était pas faite, disait-elle. Elle lui offrait en compensation le sort le plus heureux , faisait briller à ses yeux les plus séduisantes illusions, et lui présentait l'avenir sous les plus riantes couleurs. La femme Bonnivard ne lui demandait, pour la mettre en possession de tous ces biens dont elle flattait son imagition, que de la docilité/un peu moins d'un rigorisme qu'elle traitait de pruderie, et surtout de déserter le toit maternel. La déposition du témoin ne laisse aucun doute sur l'esprit qui dictait les conseils de la prévenue. On comprendra que nous ne pouvons, en raison d'une haute convenance, reproduire ici cette déposition avec tous ses détails.
La dame Bonnivard repousse les intentions qu'on lui prête, et soutient qu'elle était animée du zèle le plus pur, le plus honorable.
La prévenue. Je n'ai jamais donné que de bons avis à cette pauvre enfant. Elle est là pour me démentir ; qu'elle dise si je ne l'ai pas toujours exhortée à faire un bon usage de sa jeunesse. Je ne cessais de lui répéter que la vie est courte...
M. le Président. Vous ne parviendrez pas à donner le change sur la portée des paroles que vous faisiez entendre à la jeune Laurentine. Ce n'est pas sans un mauvais dessein qu'on ouvre les yeux à une pauvre fille sur les embarras d'une condition médiocre; qu'on cherche à éveiller en elle une convoitise mauvaise...
La prévenue. Je reconnais que je lui ai dit qu'on avait vu des repasseuses devenir degrandes dames... mais j'ai ajouté : Moi, qui vous parle, j'ai vu de grandes dames devenir repasseuses ; ce qui prouve que nous tenons plus à la jeunesse qu'elle ne tient à nous, et que le temps travaille à la ruine des pauvres femmes... Une mère n'aurait pas parlé autrement à son enfant.
M. le Président, avec sévérité. Une mère n'aurait jamais exhorté sa fille à quitter ses parents. Au reste, vous ne prétendez pas, sans doute , que vous ayez voulu attirer la jeune Laurentine dans
votre maison dans le but de lui montrer de bons exemples?
La prévenue. On fait le mal partout, quand on est porté à le faire.
M. le Président. Vous ne sauriez couvrir d'un voile honnête les tentatives que vous avez faites auprès de Laurentine, lorsque tout atteste leur immoralité ; d'une part, le mystère dont vous enveloppiez vos fréquentes visites , le cynisme de vos discours, les promesses dont vous faisiez usage ; et d'autre part enfin, vos antécédents , et surtout l'espèce de profession que vous exercez , et qui suffit pour renseigner sur la nature des propositions que vous avez dû faire à Laurentine.
La prévenue garde un profond silence. M, le Président demande à la femme Bonnivard si elle a fait choix d'un défenseur.
La prévenue. Puisque vous êtes décidés à me condamner, ça n'était pas la peine... Vous pouvez dire que vous allez frapper une innocente victime... On a bien raison de dire qu'il ne faut jamais tenter le bonheur de quelqu'un contre sa volonté... Je suis ici pour avoir voulu le bien de cette petite sotte... Les bonnes intentions ne sont jamais récompensées...
La femme Bonnivard n'a pas plus tôt achevé sa touchante homélie, que M. le Président prononce contre elle la peine d'un an d'emprisonnement et 300 fr. d'amende.