ON EST LE FUS DE QUELQU'UN
Voilà une vérité qui ne souffre pas de démonstration au premier abord ; mais Hortaire est un esprit lourd et grossier qui se refuse à l'évidence de l'axiome le plus clair, le plus palpable. Il est repris de vagabondage , et il s'agit d'établir son individualité. Hortaire est âgé de vingt-sept ans.
M. le Président. Comment vous nommez-vous ?
Le prévenu. Je ne sais pas... peut-être Fouquet... peut-être Alexis... peut-être Lanternier; mais je ne sais pas au juste ; et , pour dire la vérité , je ne m'en inquiète guère.
M. le Président. Cette indifférence sur votre famille ne vous fait pas honneur. Par qui avez-vous été élevé ?
Le prévenu. Je me suis fait mon éducation à soi-même.
M. le Président. A quel âge avez-vous quitté vos parents ?
Le prévenu, riant. Quand j'ai éu toutes mes dents.
M. le Président. Quoi ! il ne vous est resté nul souvenir de votre père et de votre mère?... Comment avez-vous vécu jusqu'à ce jour ?
Le prévenu. Comme j'ai pu.
M. l'Avocat du Roi. C'est à dessein que le prévenu cherche à équivoquer sur son identité. Il a déjà subi une condamnation pour vagabondage dans le courant de l'année 1834. 11 se nomme Hortaire. Nous avons fait citer le père et la mère du prévenu.
Un homme d'une soixantaine d'années environ se présente devant le tribunal, et décline ses nom et qualité.
M. le Président. C'est vous qui êtes le père du prévenu ?... Le reconnaissez-vous ?
Le père Hortaire. C'est bien mon fils... Voilà vingt ans qu'il est parti de la maison et que je le cherche , et quoiqu'il y ait bien longtemps , je le reconnais.... Dis donc, ma femme , n'est-ce pas que v'ià bien notre François ?...
La maman Hortaire. Il ne faut avoir que des yeux pour voir que c'est son père tout craché.
Le prévenu. Je n'eus jamais de père.
La maman Hortaire. En vl'à une de pommée ! . . Tu n'es peut-être pas venu au monde sous un chou, mon garçon !... Je te dis que t'es bien le fils de ton père.
Le prévenu. Je sais bien, moi, que je n'en ai pas le plus petit brin de père !
La maman Hortaire. Qui que tu dis donc là, feu?... Vas-tu pas faire accroire à ces messieurs que je t'ai fait par l'opération du Saint
M. le Président interrompant ce colloque. Puisque vous avez quitté votre famille à un âge où vous pouviez vous en passer, dites-vous, il doit vous être facile de donner quelques renseignements
sur vos parents... vous devez vous les rappeler, ne fût-ce que vaguement.
Le prévenu. Je n'ai ni père ni mère... Je n'en eus jamais ; voilà tout ce que je puis vous dire sur ma famille.
La maman Hortaire. Ah! malheureux enfant!... Tu me renies, tu renies ton père ?
Le prévenu. Vous voudreriez que j'emhellisse vos cheveux blancs, comme on dit... Ça s'peutpas ! Je me nomme Lanternier , Alexis , Fouquet!... Hortaire? jamais, jamais !... Je n'ai pas de père... Je n'en veux pas !
M. le Président. Epoux Hortaire, vous reconnaissez positivement votre enfant ?
Hortaire. Comme si je l'avais fait.
La maman Hortaire. Quoi que tu dis là , mon vieux?... C'est bien ton sang, foi d'honnête femme... Il est bien à toi tout entier, mon bonhomme.
Un compagnon de captivité du prévenu vient déposer sur son identité. lia reçu du fils Hortaire la confidence du secret de sa naissance.
Malgré ces autorités , Hortaire fils n'en persiste pas moins à soutenir qu'il n'est pas le fils de son père. Il est condamné, attendu la récidive, à trois mois d'emprisonnement-
CHAUSSURE A SOK PIED.
Guichard, terrassier, est prévenu d'avoir volé une paire de souliers à son commensal Bourdier.
Bourdier se présente nu-pieds devant le tribunal; mais M. le président lui fait observer qu'il aurait pu se rendre devant la justice dans un état plus convenable.
Bourdier, riant. C'est rapport à ma chaussure que vous dites ça... Je ne suis pas trop mal chaussé comme ça... je défie bien le Crépin de me faire des bottes plus justes... plus propres , je ne dis pas!... Une autre fois je me cirerai à l'anglaise, et il n'y paraîtra pas.
M. le Président. Baconlez au tribunal comment Guichard vous a volé vos souliers.
Bourdier. Nous étions allés manger une soupe ensemble... ma chaussure me gênait, que j'avais les pieds comme dans un étau": j'ôte donc mes souliers et je les fourre dans la poche de ma veste, que j'avais retirée... mais après diner je ne retrouve plus mes escarpins... des chaussons neufs qui j m'avaient bien coûté un petit écu.
ils
Guichard. De vraies poêles à marrons étaient troués de partout !
M. le Président. Qu'est-ce qui a pu vous faire croire que Guichard vous les avait volés?
Bourdier. C'est un freluquet, un orgueilleux, qui est honteux de ses sabots. Il n'avait pas de souliers... l'idée me vint que c'est lui qui m'a volé... Je lui dis : Antoine, t'as pris mes bateaux! Il me répond : Foi de Guichard, je ne les ai point pris... Mais malgré ça, je voyais qu'il en avait gros sur la conscience. Je me jette sur lui et je trouve mes souliers qu'il avait cachés dans son estomac-
Guichard- C'était une farce, mon vieux-
Bourdier, avec incrédulité. Ça n'est pas naturel de jouer avec des souliers.
Guichard. C'était pour de rire, jobard!
Bourdier. Oh! bien, fallait pas rire avec mes souliers ; tant pire !
Guichard. Je les avais cachés pour riser.
Bourdier. Ah ben! des souliers, c'est des souliers ; on ne s'amuse pas avec.
Guichard. Je me fichais pas mal de tes vieux souliers!
Bourdier. Alors pourquoi que tu les serrais dans tes estomacs ?
Guichard. Fallait pas te vexer, on te les aurait rendus... d'aillieurs tu sais bien que nous ne chaussons pas au même point.
Bourdier. C'est vrai que t'as pas le pied aussi mince que moi. C'était peut-être pour ton épouse.
M. le Président. Enfin le prévenu vous les a-t-il rendus , vos souliers ?
Bourdier. Il ne me les a point rendus.... Au contraire, le vilain voleux les a empoignés et il les a jetés dans la marmite de la mère Goujet... ils en sont sortis tout racornis comme une tranche de bœuf... c'était du cuir bouilli, quoi! Je n'en pourrai plus rien faire; les clous étaient restés dans la soupe... le carreleur me demandait dix sous pour les remettre à neuf...
Guichard. Est-il tannant, c't être- là, avec ses pantoufles de Cosaque !
La maman Goujet, dont le témoignage est invoqué sur le fond des intentions de Guichard en détournant la chaussure de Bourdier, ne peut préciser au juste le but que se proposait Guichard.
En l'absence de preuves suffisantes, le tribunal, ayant égard aux bons antécédents de Guichard, le renvoie purement et simplement de la plainte.
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