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UN AUTRE MAZEPPA

Voici en quels termes le sieur Billegrin expose les faits qui ont motivé de sa part une plainte contre le nommé Bridoux :

« Le 25 juin dernier, je sortais du restaurant des Muses, place Ventadour, où j'avais dîné en compagnie de mademoiselle Eudoxie Jacquet. Deux jeunes gens, qui avaient occupé, pendant tout le temps de notre repas, une table voisine de la nôtre, et qui n'avaient cessé de faire pleuvoir sur mademoiselle Eudoxie et moi les lardons les plus mortifiants, sortirent sur nos pas. Ils nous suivirent jusque derrière le théâtre Ventadour. Là, l'un d'eux se jetant au milieu de nous de manière à forcer mademoiselle Eudoxie à lâcher mon bras, m'appliqua sur le chef un coup de poing qui m'enfonça le chapeau jusqu'au menton et qui m'étourdit totalement. Le second des assaillants, prolitant de mon trouble, me plaça sur son dos et me transporta

malgré mes cris jusqu'à l'extrémité de la rue Monsigny, où il me déposa et s'enfuit. Mon premier mouvement fut de regarder autour de moi pour voir ce qu'était devenue mademoiselle Eudoxie: mais ne la voyant plus à mes côtés, j'augurai de sa disparition qu'elle avait été enlevée, et que nos deux jeunes gens n'étaient, à tout prendre, que des ravisseurs. Je me transportai le lendemain chez mademoiselle Eudoxie; elle n'avait pas reparu chez elle depuis la veille. Trois jours se passèrent ainsi. Le quatrième jour enfin, je reçus une lettre par laquelle mademoiselle Eudoxie elle-même prenait la peine de me rassurer sur son sort, et m'apprenait, sans aucun ménagement, qu'elle était devenue volontairement la maîtresse d'un monsieur Albert, et que par ce motif elle était obligée de me notifier un congé définitif.

M. le Président. La justice ne peut rien pour de

pareils torts, à moins que vous n'ayez contre le

prévenu des griefs plus sérieux

Le sieur Billegrin. Je n'en manque pas. J'ai raconté les faits dans leur ensemble. Voici les détails. Le sieur Bridoux, qui est celui qui m'a enlevé sur ses épaules, a débuté d'abord par un vigoureux coup de pied dans le dans les

enfin, un coup de pied au bas des reins. J'ai en outre reçu de lui deux coups de poing, dont l'un renversa mon chapeau ; un idem dans le creux de l'estomac; un coup de pied dans les os des jambes, qui m'a fait voir toutes les étoiles du ciel , etc., etc. Ce n'est pas tout vraiment. Pendant que , comme un autre Mazeppa, je franchissais la rue Monsigny, privé de mes mouvements, tous les chiens du quartier, je crois, couraient après nous en poussant des aboiements affreux, et l'un d'eux m'enfonça ses crocs dans le gras des mollets Je me

crus hydrophobe ; jugez de mon effroi ! J'ai eu recours fort prudemment à des cautérisations qui m'ont causé des douleurs atroces.

M. le Président. Comment avez-vous su que Bridoux était celui qui vous avait enlevé sur son dos?

Le sieur Billegrin. Aussitôt que je fus rétabli, je me transportai au domicile de mademoiselle Eudoxie. Il ne me fut pas difficile de savoir de la portière le nom du nouvel amant de l'infidèle : elle m'apprit qu'il s'appelait Albert Hédin. Je m'apostai donc un jour au coiu de la rue de Provence, où demeure mademoiselle Eudoxie, et je vis M. Hédin qui se rendait auprès de sa nouvelle conquête eu compagnie de M. Bridoux, que je reconnus parfaitement comme étant le même qui m'avait, hélas! fait faire la course désagréable que vous savez.

Bridoux. Le plaignant se trompe. Il est bien vrai que j'étais avec Hédin le jour où l'attentat aurait été commis ; mais je déclare que je suis tout à fait étranger aux faits dont se plaint le sieur Billegrin.

M. le Président. Cependant les personnes qui ont eu part dans le guet-à-pens ont été signalées comme ayant occupé, pendant le diner deBillegrin, une table voisine de la sienne. Vous avez été reconnus, Hédin et vous, comme étant les deux personnes.

Bridoux. Il est vrai ; nous sommes sortis aussi en même temps que Billegrin, mais nous nous

sommes dirigés vers la rue Neuve- des-Pelits~ Champs.

Morel , Duplantier et Voireux , cités comme témoins, ont bien vu un monsieur qui parcourait la rue Monsigny à dos d'homme, mais ils ne peuvent reconnaître positivement le prévenu , tant à cause de l'obscurité qui régnait alors , qu'à cause de sa position courbée, qui ne leur permeitait pas de voir la figure.

La dame Drapillon , portière, raconte qu'ayant entendu son Azor jappant dans la rue. elle était sortie de chez elle et qu'elle a vu le sieur Billegrin traîné par un particulier qu'elle a tout lieu de croire le même que Bridoux. La dame Drapillon examine attentivement le prévenu. « Tenez, dit-elle, plus je l'examine et plus je suis assurée que c'est le même individu qui a eu les jambes mordues par monZo-zor. »

Mademoiselle Eudoxie Jacquet est appelée. Un mouvement de curiosité s'empare de l'auditoire. Le témoin est de médiocre beauté, et rien ne semble justifier le prétendu rapt dont elle aurait été l'objet.

M. le Président. Connaissiez-vous les personnes qui vous ont suivie ainsi que Billegrin au sortir du restaurant ?

Mademoiselle Eudoxie. Non, monsieur.

M. le Président. Ces personnes u'étaient-elles pas Hédin et Bridoux ?

Mademoiselle Eudoxie. Non, monsieur.

M. le Président. N'avez-vous pas des relations avec Hédin, et n'avez-vous pas reçu chez vous Bridoux?

Mademoiselle Eudoxie. Oui , monsieur. Peu de jours après l'événement de la rue Monsigny, je rencontrai Hédin et son ami Bridoux aux Tuileries , et voilà comment s'est faite notre connaissance.

M. le Président. Tout dans les faits de la plainte dément votre assertion.

Mademoiselle Eudoxie. Je ne dis pourtant que la vérité.

Le sieur Billegrin, avec amertume. Se peut-il, mademoiselle, que vous ayez si tôt oublié la reconnaissance que vous me deviez !

Mademoiselle Eudoxie, à mi-voix. Dieu! que cet être-là est tannant avec son air langoureux!

Hédin est ensuite entendu. Il dépose dans le sens de mademoiselle Eudoxie, et affirme que son

Martmon., Tue du Coq 5* Honoré, N* 4.

ami Bridoux et lui sont demeurés étrangers aux violences exercées sur la personne de Billegrin.

Le sieur Billegrin , avec fureur. C'est un faux témoin !

M. le Président. Vous insultez le témoiD. Quelque motif que vous avez de suspecter sa bonne foi , vous n'avez pas le droit de lui adresser publiquement une injure.

Le sieur Billegrin. C'est Bridoux qui m'a assassiné ! c'est Hédin qui m'a enlevé le cœur de mon Eudoxie!... ôEudoxie!

M. le Président. Bridoux , vous persistez à uier que vous soyez auteur du guet-à-pens dont se plaint Billegrin ?

Bridoux. Oui , monsieur. Je n'avais aucun motif d'en vouloir à M. Billegrin. Ces violences se comprendraient tout au plus de la part de Hédin, qui lui a succédé dans les bonnes grâces de mademoiselle Eudoxie ; de ma part elles ne seraient qu'une brutalité sans excuse.

M. le Président rappelle les témoins et leur pose de nouvelles questions par rapport à l'identité du prévenu. Les réponses des témoins ne sont pas plus explicites. En conséquence , le tribunal , attendu qu'il n'est pas établi que Bridoux soit l'auteur des violences exercées sur Billegrin , renvoie le prévenu de la plainte.

Billegrin , avec exaltation. Il faudra donc que je sois trompé, battu et content ?... J'en rappelle ! j'en rappelle.

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