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ON NE FASSE PAS

Henriette Bablot et AlexandrineCoutellier, deux pimpantes grisettes, revenaient seules d'une excursion champêtre aux Prés-Saint-Gervais. Elles longeaient le canal de l'Ourq, dans la direction de la Villette, lorsque, parvenues à la hauteur du pont tournant , elles firent la rencontre des nommés Michelet, Grivelou et Charbeigné, trois jouvenceaux de bonne mine et des plus prompts à la séduction. Les trois amis se tenaient par le bras en marchant de front et barraient si complètement le chemin de halage , qu'Henrielte et Alexandrine n'avaient plus qu'à opter entre l'alternative de se jeter dans le canal ou dans le pré inférieur, ou de rebrousser chemin. Elles s'arrêtèrent cependant, présumant bien que la galanterie gauloise suggérerait aux trois compagnons de leur ouvrir un passage. Les amis n'en firent rien et firent mine, au contraire, d'intercepter la voie publique de leur mieux. Puis Grivelou , apostrophant les demoi-

M.ii'tinon,rue du Coq 5' Honore, N* 4-

selles, leur proposa de payer, à titre de droit de péage , la légère rétribution d'un baiser. C'était agir sans façon et un peu trop librement. Les deux grisettes furent justement choquées de cette privauté et allaient rétrograder, aimant mieux retourner sur leurs pas que de se soumettre de bonne grâce à cet acte de concussion, lorsque Gri velou, qui n'avait pu lever amicalement l'impôt, imagina de recourir à des moyens de coercition.

En conséquence, il se dirigea vers Henriette et, saisissant l'une de ses mains, tandis que d'un bras il enlaçait la taille svelte et mignonne de la jolie grisette, il allait peut-être l'embrasser, lorsqu'Henriette se dégagea d'une manière un peu farouche de cette étreinte familière. Elle s'enfuit. Grivelou se met à la poursuite de la fugitive et l'atteint : nouvelle étreinte, nouveaux propos galants. Henriette avait alors un pied sur le bord de la chaussée. Un mouvement brusque qu'elle fit pour échapper au galant Grivelou lui fit perdre l'équilibre, le pied lui glissa et elle tomba dans l'eau. La chute n'était pas dangereuse. Henriette, recueillant toute sa présence d'esprit, s'approcha du bord, et s'accrochant avec force au mur de soutènement, elle appela à son aide. Cependant Grivelou , effrayé des conséquences de son entreprise amoureuse, s'était sauvé à toutes jambes au lieu d'aider à la délivrance de la submergée.

Heureusement pour la grisette que Michelet et Charbeigné accoururent et parvinrent à ramener sur la berge la pauvre Henriette, encore toute tremblante du danger qu'elle venait de courir. Celle-ci ne manqua pas d'imposer à Grivelou la responsabilité de sa chute. Trompée par un juste ressentiment, elle alla même jusqu'à prétexter que Grivelou l'avait méchamment poussée dans le canal. Mais, dans l'instruction, cette version a été combattue par la déposition contraire de Michelet et de Charbeigné , voire même d'Aiexandrine. Il est demeuré constant que la chute n'était pas le résultat d'une intention criminelle , mais aussi il a été démontré que Grivelou l'avait occasionnée par imprudence. En conséquence, Grivelou vient répondre devant la justice à la prévention dirigée contre lui.

Henriette fait connaître au tribunal les faits que nous venons de rapporter; malgré la preuve contraire, elle incline toujours à penser que Grivelou, guidé par un dépit amoureux , a eu le coupable

dessein de la plonger dans le canal. La déposition du témoin est pleine d'acrimonie et de fiel.

Grivelou se lève pour répondre aux insinuations du témoin. Il se pose devant le tribunal, balance agréablement la tète, et promène, avant de parler, un sourire de satisfaction sur tout l'auditoire.

« Oh ! dit-il , mademoiselle , vous ne me connaissez pas. Je sais ce que la galanterie ordonne envers la femme , qui est un être délicat. Toute mon ambition était de cueillir un doux baiser.... Je chéris le sexe, comme tout bon Français doit le faire; c'est assez vous dire que je suis incapable de ce qu'on m'inculque. »

Mademoiselle Henriette. Taisez-vous , vilain brutal.... Vous vouliez faire comme M. Antony du théâtre de la Porte-Saint-Martin ; et parce que je vous résistais vous vouliez m'assassiner.... Vous n'êtes qu'une canaille.

M. le Président. La déposition du témoin à cet égard est explicite. Elle attribue à une simple imprudence votre chute dans l'eau. Il n'y avait pas d'ailleurs , dans le refus que vous lui opposiez, de quoi désespérer Grivelou au point de le pousser à un crime.

Mademoiselle Henriette. Mon Dieu ! il y a des scélérats d'hommes qui tuent des femmes pour bien moins que ça. Ça se voit tous les jours dans la Gazette des Tribunaux.

M. le Président. C'est qu'en effet ceux-là sont des scélérats. Mais il ressort des renseignements recueillis sur le compte du prévenu , qu'il n'est pas d'un naturel aussi pervers que vous le pensez et qu'il est incapable de faire volontairement une mauvaise action.

Grivelou. J'aime à batifoler; voilà tout. Ça n'est pas défendu.

Michelet. C'est vrai que Grivelou est rieur. Mais, comme il le dit, ça n'est pas défendu. Moi, d'abord, j'aime les farceurs.

Charbeigné- Il fait des farces à mort; mais il est doux comme un bâton de sucre d'orge.

Mademoiselle Alexandrine. J'avoue que Grivelou m'a eu l'air d'un séduiseur fini, et on n'est pas méchant quand on est bien porté pour les dames, comme il m'a semblé l'être.

Le tribunal, accueillant ce concert de bons témoignages , renvoie Grivelou de la plainte, en l'engageant toutefois à ne plus lever à l'avenir d'impôt forcé sur les dames.

Imprimerie iI'Amëoëë Giutiot et O, rue delà Monnaie, II.

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