DOUBLE QUEUE
Un homme droit comme un peuplier et porteur d'une petite queue se présente devant le tribunal. M. le Président l'invite à décliner ses nom et qualité; mais avant de répondre, l'interpellé fait ses dispositions, pose son chapeau sur la balustrade, tout près de l'accusée, prend son mouchoir, extrait sa tabatière de sa poche, y puise une prise copieuse et, après tous ces préparatifs, il s'exprime ainsi :
« Quand j'étaifen Vissembourg avec l'armée de Condé... »
M. le Président. Vous ne répondez pas ; comment vous nommez-vous ?
L'individu. Honoré-Antoine Moulinot... Quand j'était'en Vissembourg, avec le prince de Condé...
M. le Président. Quelle est votre profession ?
Moulinot. Suisse ci-devant au service de M. le comte de B... quand j'étaif' en Vissembourg oùsque nous remportâmes des succès...
M. le Président. Vous avez porté plainte en diffamation contre la femme Clopin.
Moulinot. Elle n'est point mon épouse, quoiqu'elle pourrait l'être ; car, depuis 27 ans , elle était ma compagne par sa propre volonté, et aussi à cause des nombreux agréments d'être ma conjointe.
M. le Président. De quels faits résulte le délit de diffamation dont vous vous plaignez ?
Moulinot. Du fait qu'il y a eu des bavardages de faits: voilà le fait. Elle m'a accusé d'avoir lessivé (vendu) son mobélier, qui était le mien sans partage, et à cause que j'en étais le propriétaire, voilà l'histoire.
La femme Clopin C'est un fait faux. Après 27 ans d'un ménage bien uni, et quoique tout le monde, dans l'hôtel, me regardât comme la légitime de Moulinot, il m'avait renvoyée de la loge sous
prétexte que j'avais du penchant pour le pal fermer de M. le comte. Moulinol perdit sa place de suisse, et comme il voulait se rendre dans son pays, il vendit tout le mobélier. Les meubles étaient à moi. Moulinot est un brigand et je n'ai pas fait faute de le dire.
Moulinot. La femme est un être incohérent, qui n'a ni queue ni tète... Cornélia, tes propos sont inconséquents comme ton sexe... Tais ta langue!
M. le Président. Qui de vous avait acheté les meubles ?
La femme Moulinot. Moi.
Moulinot- Avec mon argent. Quand '^épousa Cornelia, comme je vous l'ai dit, elle n'avait que ses charmes individuels ; moi j'avais ma place de suisse. Les meubles ont été z'achetés ou renouvelés avec mes émonuments. Ce qui nous appartient est bien à nous ; c'est trop juste , et voilà la raison pourquoi j'ai vendu nos meubles... D'ailleurs, un soldat qui a zéu l'honneur de remporter des succès en Vissembourg...
M. le Président. La diffamation a-t-elle été publique ?
Moulinot. Tout ce qu'il y a de plus publique , puisque c'est chez la fruitière du quartier que les bavardages ont eu lieu.
M. le Président. La femme Glopin vous a donc accusé de l'avoir volée ?
Moulinot. Elle m'a traité de voleur, excroqueur, et autres mots peu flatteurs , que l'on ne m'aurait pas dit quand j'étais en Vissembourg.
La femme Clopin. Accuser une femme avec qui que l'on a passé 27 ans de bonheur!... quelle bassesse !
Moulinot. Vous n'êtes plus rien pour moi , ma douce Cornélia... Souvenez-vous du palfernier de M. le comte... Si je vous ai fait la queue, c'est que vous me l'aviez faite... Ah ! celle-là ne me sortira jamais de la tête.
Plusieurs témoins sont appelés et déposent sur le délit de diffamation. Il résulte de leurs témoignages que la femme Clopin aurait répandu dans tout le quartier les bruits les plus défavorables pour la réputation de Moulinot , et l'aurait accusé de l'avoir spoliée.
Le tribunal condamne en conséquence la femme Clopin , comme s'étant rendue coupable de diffamation, à 50 francs de dommages-intérêts et \b fr. d'amende.
La femme Clopin. Bonté divine ! il ne m'en eût pas coûté davantage si je lui avais arraché les deux yeux , et je me serais mieux vengée !