PLUIE D'ENCRE
Le 26 juin fut témoin d'un phénomène qui n'a pas son analogue dans les annales de la science, et auprès duquel les pluies de crapauds, tant vantées, ne sont en vérité que de l'eau claire. Or, ce jour-là , il arriva qu'après une tiède journée une ondée survint. Mais tandis qu'il tombait bien réellement de l'eau pour le commun de la population parisienne, les habitants de cette partie de la rue de Laharpe qui avoisine la rue des Mathurins essuyaient, au pied de la lettre, une pluie d'encre. Bon nombre de robes blanches se trouvaient souillées ; plus d'un bonnet fut sali ; et cependant la pensée ne vint à aucun des piétons mouchetés, zébrés, tigrés, de s'enquérir de la cause d'une aussi étrange anomalie. Une seule personne, sans plus, fut mieux avisée et se permit de trouver le cas par trop phénoménal pour être possible; c'était la demoiselle Aurélie Biboutot, grisette jolie, coquette, et qui par malheur était vêtue ce jour-là d'une superbe robe d'organdi. Il ne fallut pas à la charmante grisette une forte dose de pénétration ponr savoir que si les pluies de pierres et de serpents sont dans l'ordre des choses possibles , une pluie d'encre est parfaitement improbable. En conséquence, et dans la persuasion où elle était que le prétendu phénomène devait être d'origine suspecte, elle passa du côté opposé de la rue et, levant les yeux vers le faite d'une maison voisine, elle remonta ainsi très positivement jusqu'à la source même du prodige. En effet, CyprienFournier, placé à la fenêtre d'une mansarde, et incliné sur un crible, à peu près comme le signe du Verseau sur son urne penchée, répandait ainsi sur les passants les flots noirâtres que son ami Buré accumulait dans le crible. La coquette Aurélie, émue de ja perte de sa belle robe, entre dans la maison, gravit l'escalier, frappe à la porte des deux jeunes gens et réclame une juste indemnité pour les dommages par elle éprouvés. Je vous demande si elle fut honnie. Force lui fut alors d'invoquer la justice, et c'est sur sa plainte que Fournier et Buré comparaissent devant le tribunal. Les prévenus déclarent être étudiants en médecine. Mademoiselle Aurélie se présente devant les juges forte du témoignage de plusieurs personnes honorables. Ces
Martinon, rue du Coq 5L Honore, N* +
témoignages sont tellement précis qu'ils ne laissent aucun doute sur la culpabilité des prévenus.
Mademoiselle Aurélie. Si vous saviez comment ils m'ont reçue lorsque je suis montée pour leur montrer ma robe toute tâchée ! On aurait cru que je n'étais là que pour leur servir d'amusement.
Fournier. C'est qu'aussi vous aviez un ton...
M. le Président. Quand même la plaignante aurait montré de l'humeur, il faut convenir que la circonstance autorisait des reproches un peu vifs.
Buré. Nous nous livrions à une expérience de physique.
M. le Président. L'heure et l'endroit étaient assez mal choisis. Il est plus probable que c'était une espièglerie de votre part. D'ailleurs de quelle expérience pouviez-vous être occupés ?
Buré. Nous voulions mesurer la vitesse des corps
M. le Président, l'interrompant. C'est, une mauvaise plaisanterie.
Les prévenus sont condamnés solidairement en 50 fr. de dommages-intérêts et 25 fr. d'amende.