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LE DESSOUS DES CARTES

A voir la multitude de devins et de prétendus sorciers qui trouvent à vivre, même aujourd'hui, aux dépens des esprits faibles et crddules, on serait vraiment tenté de se croire dans les temps les plus reculés du moyen âge, temps heureux pour l'astrologie judiciaire et la sorcellerie, comme chacun sait, plutôt qu'à une époque de progrès et de lumières. Voici encore un procès qui vient démontrer fort à propos de quel degré de moralité jouissent assez habituellement ces audacieux vendeurs de sorts et la confiance qu'ils méritent généralement

Rosalie Iîoutf.t, femme de chambre au service de madame R , a une foi robuste dans les cartes. Elle professe un tel respect pour la cartonomancie, que joies, espérances, craintes, elle fait tout dépendre des circonstances aventureuses du grand et du petit jeu. Grâce à ce pcuchant décidé

pour les cartes, Rosalie devint une des clientes les plus assidues de la dame Patras, qui cultive avec succès l'art illustré par mademoiselle Leuormant et feu M. Moreau, de regrettable mémoire. Madame Patras, qui donne ses consultations à domicile, était dans l'usage de rendre de fréquentes visites à la chambrière; mais la présence de la devineresse ayant inspiré quelque ombrage à madame

R , celle-ci, sans plus de respect pour la

science du Petit Albert, se permit d'éconduire la dame Patras ; c'était assez bien avisé, comme on le verra. Rosalie ne renonça pas pour cela aux consultations de la tireuse de cartes ; seulement elle choisit, pour recevoir la prophétesse, les moments où sa maîtresse s'absentait du logis. Or, un

jour que madame R était allée rendre quelques

visites, Rosalie se permit de recevoir la dame Patras dans la chambre même de sa maîtresse. .Mais

le soir, en rentrant chez elle, madame R avisa

qu'une paire de boucles d'oreilles en brillants, qu'elle avait négligemment laissée sur une console, avait disparu, sans que Rosalie pût donner le moindre éclaircissement sur celte disparition. Madame R , sure de la fidélité de sa femme de chambre, eut tout d'abord l'idée que cette soustraction n'avait pu être faite que par une personne étrangère, et Rosalie lui ayant confessé qu'elle avait eu la faiblesse de recevoir la dame Patras malgré ses

ordres, les soupçons de madame R portèrent

naturellement sur la tireuse de cartes. Sur les indices fournis par Rosalie, la police, saisie de l'affaire, fut bientôt sur les traces de la dame Patras , qui fut trouvée encore nantie des objets volés. En conséquence, la dame Patras vient répondre aujourd'hui à une accusation de vol, commis dans les circonstances que nous venons de dire.

M. le Président à l'accusée. Quelle est votre profession ?

La dame Patras. Garde-malades.

M. le Président. Votre déclaration n'est pas exacte. Il parait que vous êtes tireuse de caries.

La dame Patras. C'est une invention pour me perdre. . Je suis garde-malades et je donne des consultations sur le magnétisme... Je connais toutes les maladies parla seule inspection des cheveux .. Il me suffit pour cela d'une simple mèche de cheveux... le malade fût il à deux cents lieues...

M. le Président. De pareilles absurdités sont bonnes tout au plus à faire illusion à des idiots... Vous allez entendre les charges qui s'élèvent contre vous.

Rosalie Boutât, témoin. Dieu merci ! me voilà bien guérie des csrles et des tireuses... Je bénis mon bon ange d'en être quitte pour une souleur. Et dire que je lui aurais donné tout le mien à garder, à cette méchante femme, et qu'elle n'a pas craint de m'exposer à passer pour voleuse!

M. le Président- L'accusée ne venait-elle pas quelquefois chez vous pour vous faire les cartes?

Rosalie Boulot. Elle ne faisait que ça, la malheureuse... tout mon gage passait en bonnes aventures, puisque notre cuisinière me disait et sans cesse et toujours : « Vous êtes joliment bête, allez, de donner votre farine à cette mangeuse de chrétiens. »

La fetnme Patras. Ah! quelle affreuse calomnie!... On ne respeete plus le malheur!... Allez,

allez, mademoiselle, on n'a pas de profita mentir... On est toujours mauvais marchand à débiter des menteries... L'innocence a tôt ou tard sa récompense...

Rosalie Routot. Je vous promets, monsieur le juge, qu'il n'y a pas un mot de mensonge dans tout ce que je vous dis... à preuve, que le jour du malheur nous étions dans la chambre de madame et qu'elle m'a donné le grand jeu... même que j'avais bien du chagrin pour des choses que je ne peux pas vous dire, et que la tireuse de cartes me disait en me câlinant : « Mon enfant, vous avez de la peine, rapport à une faute cachée qui est en vous... Vous avez manqué de prudence en vous ouvrant à une personne qui était susceptible d'en abuser... » Elle ne savait pas si bien dire... Puis, pendant que j'avalais toutes ces bêtises, doux comme du lait, madame faisait son coup... C'est bien mal ! Elle pouvait bien ainsi jouer cartes sur table avec moi, car je ne me méfiais nullement.

D'autres témoins sont entendus ; mais leurs dépositions n'apportent aucun élément nouveau de conviction. L'accusée, d'ailleurs, se reconnaît coupable de la soustraction qui lui est imputée, et se borne à alléguer, comme palliatif de sa faute, une grande irréflexion. Le tribunal, goûtant peu le moyen de justification, condamne l'accusée à cinq ans d'emprisonnement.

La dame Patras, en entendant la condamnation prononcée contre elle, tombe en syncope. « Ah! mon Dieu ! s'écrie-t-elle, mais c'est un péché de condamner de la sorte une pauvre femme, qui n'est coupable que d'une simple distraction... Dites plutôt que vous prenez le parti des médecins, qui m'en veulent à cause que je guéris les maladies par le magnétisme! u

LA MÉTROBIANIE.

Un gros garçon à la figure rubiconde, aux épaules carrées, et dont la main, par son développement et sa couleur, rappelle l'enseigne que les marchands de gants suspendent en dehors de leurs boutiques, vient s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle. Il tient à la main un rouleau de papier attaché avec du cuir, en guise de faveur bleue ou rose.

M. le Président. Quels sont vos noms et prénoms ?

Le Prévenu. Claude-Renoit Cucuphin.

M. le Président. Votre état ?

Juste Bourmacé, Editeur delà Correctionnelle Place du Palais Royal 2*

Cucuphin. Poète.

M. le Président. Comment poêle ! C'est là voire état?

Cucuphin, J'en ai bien un autre, mais celui- là je ne le compte pas-.

M. le Président. C'est justement cet autre que je vo us demande.

Cucuphin. Alors, je suis tailleur de pierres.

M. le Président. Vous êtes prévenu d'avoir porté des coups de liàton à votre camarade Batistin.

Cucuphin, sa disposant à défaire son rouleau de papier. Je vas vous répondre.

M. le Président. Tout-à-l'heure ; nous allons d'abord entendre les témoins... Batistin, expliquezvous sur les voies de fait dont vous vous plaignez.

Batistin Faites pas attention, monsieur le Président ; Cucuphin a souvent la tète où les cochons de chez nous ont la queue.

M. le Président. Il vous a frappé, n'est-il pas vrai!

Batistin. Oui... un peu... comme ça... quelques coups de bâton... mais je lui ai rendu des coups de poing, ce qui fait que nous pourrions bien être quittes... Enlre-z'amis on ne compte pas pour si peu.

M. Pierron, maître des deux ouvriers. Cucuphin a la cervelle un peu détractée ; quoique ce soit un brave garçon, j'ai été forcé de le renvoyer à cause de cela.... C'est la poésie qui lui a troublé les idées... il se Ggure qu'il est poète. Au lieu de tailler mes pierres, il s'amuse à gribouiller des vers avec du charbon. Quand il sciait la pierre, au lieu de suivre le mouvement régulier qui est nécessaire dans un pareil travail, il allait tantôt vite, tantôt doucement, faisant porter tantôt, à gauche, tantôt à droite. Un jour que je lui en faisais des reproches, il me répondit tranquillement que c'était afin d'obtenir une musique pour accompagner les vers qu'il faisait en travaillant.

M. le Président. Avez-vousélé témoin des voies de fait ?

Le témoin. Oui, monsieur ; je suis arrivé au moment où il tenait Batistin au collet , et où il lui allongeait des coups sur les épaules... Il n'était guère poétique dans ce moment-là... Il y allait d'un cœur !... S'il avait mis autant d'ardeur à son ouvrage , au lieu de le renvoyer, j'aurais augmente sa paie.

M. le Président. Eh bien ! Cucuphin, vous venez d'entendre les déposilions des témoins ; qu'avezvous à répondre ?

Cucuphin se lève , déroule son papier , et lit d'une voix inspirée:

Puiscju'anjouid'hui un camarade m'accuse, Je ne veux pas d'autre avocat que les muses ; Et j'espère bien, grâre à leur effort, Que le tribunal va me mettre dehors.

M. le Président. Mais ce que vous dites-!à ressemble à des vers.

Cucuphin, d'un air fort satisfait. Un peu que c'en sont... et de moi, encore!

M. le Président. Remettez votre papier dans votre poche , et répondez simplement à mes questions. Vous avez donné des coups de bâton à Batistin ?

Cucuphin , reprenant sou manuscrit qu'il avait déposé dans sa casquette.

Va me mettre dehors.

C'est pourquoi dans ce jour

M. le Président. Répondez-moi donc ! . . . Convenez-vous du fait qui vous est reproché ?

Cucuphin. Certainement!.. Pourquoi qu'il était toujours à me dire des injures.

M. le Président. Quelles injures vous a-t-il dites ?

Cucuphin. 11 m'a appelé M. Voltaire.

M. le Président, souriant. Ce n'est pas là une injure bien grave.

Cucuphin. J'en ai bien ouï dire de ce M. Voltaire, mais je l'ai jamais vu... Soyez donc tranquille que si ça avait été un compliment il me l'aurait pas dit. Si il m'avait appelé Apollon, au moins , à la bonne heure... Apollon est le fils des muses... On sait ce que ça veut dire.

Le tribunal condamne l'ouvrier poëte à cinq jours de prison.

En entendant cette sentence, Cucuphin reste absorbé dans ses réflexions; le garde municipal placé derrière lui veut le faire sortir ; mais Cucuphin le repousse légèrement de la main et lève les yeux au ciel. On pourrait penser que c'est une expression de désespoir; mais l'ouvrier rimeur est dans un enfantement poétique. Il se lève brusquement, comme lancé par un ressort, et s'écrie en étendant la main :

Puisque l'on me condamne à la prison,

Je me consolerai avec Apollon.

Imprimerie (I'ameusf Gjutiot et

O, rue de la Monnaie, 11.

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