‹ La CorrectionnelleChapitre 38 sur 231 · MARI VISIONNAIRE · texte numérisé non relu

MARI VISIONNAIRE

Hurpin, portier facétieux et d'un caractère plein d'aménité, est présent à la barre de la police correctionnelle. Un sourire éternel semble stéréotypé sur sa ligure.

« Messieurs, dit-il, c'est une histoire bien bizatre que la mienne. Je suis l'époux Hurpin, le conjoint de ma moitié que voici là-bas (Hurpin montre du doigt une femme petite, blême, d'une physionomie assez insignifiante, âgée d'environ 30 ans, et qui siège au banc des prévenus). De plus, je suis portier, et en cette qualité, je suis exposé à faire des ménages de garçons... Qui dit garçon, dit farceur... Nous avons donc plusieurs de ces charmants jeunes gens à la maison, et entre autres M. Beaujour, ou, comme l'appelle ma femme, M. Arthur... M. Arthur, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, est tout ce qu'il y a de plus célibataire... On sait ce que cela veut dire...

Je vais droit à la chose... Ma femme lui plut. De ce moment, le caractère de ma femme changea totalement. Elle n'avait plus d'attentions pour moi et m'appelait cornichon tout le long du jour. Elle n'était jamais à sa loge, et s'il arrivait que j'eusse besoin d'elle, j'étais obligé de l'aller chercher chez M. Arthur. Enûn, messieurs, ma femme, qui jusqu'alors avait toujours vécu publiquement avec moi, aurait été mieux appelée du nom de madame Arthur... j'en suis très certain.

M. le Président. Arrivez au fait que vous reprochez plus directement à votre femme.

Hurpin. Un jour donc que ma femme m'était nécessaire , je montai chez M. Arthur. La porte était fermée, je regarde par le trou de la serrure et je vois très clairement que j'étais trompé ; oh ! mais tout ce qu'il y a de plus trompé... Je descends à l'étage au-dessous, et je dis à la bonne à M. Co-

lomb : — Vous ne savez pas,mademoiselle Catherine, ma femme me Irompe en ce moment. — Bah! me dit la bonne à M. Colomb. Je lui dis : — Oui ; venez voir plutôt... Nous montons. Mademoiselle Catherine regarde par la serrure et me dit : — Vous en êtes un fameux!... — De quoi? lui fais-je. — Pardine! un imbécile donc... vous ne voyez pas qu'elle époussette partout?... En effet, elle époussetait partout... mais comme j'étais sûr d'avoir bien vu prématurément à cela, je me suis cru autorisé à demander mon divorce.

M. le Président Avez-vous d'autres indices de l'infidélité de votre femme?

Ilurpin. Beaucoup d'autres, monsieur. Ainsi M. Arthur a donné à plusieurs reprises à mon infidèle une paire de chaussons fourrés, une alliance en de ses propres cheveux, un tartan, une livre de tabac de Virginie, et d'autres choses encore.

M. le Président. Ce ne sont pas encore là des indices suffisants.

Hurpin, visiblement désappointé. Que voulezvous que je vous dise alors, si rien ne vous fait... prenez que je suis un virionnaire... mais pourtant j'ai bien vu ce que j'ai bien vu.

Mademoiselle Catherine vient déposer qu'elle n'a rien vu au moment même où Hurpin prétendait qu'il y avait quelque chose à voir.

Plusieurs autres témoins sont entendus et rendent hommage à la vertu de la dame Hurpin.

M. ArthurBeaujour, interpellé surses prétendues relations avec la femme Hurpin, répond de la manière la plus satisfaisante. Quant aux cadeaux, dont l'ombrageux Hurpin veut tirer une preuve de la criminalité de ses intentions, M. Arthur allègue qu'ils étaient faits à sa portière dans la vue de la rendre plus tolérante sur ses nocturnes équipées, et de la disposer favorablement par rapport à certains bons offices que tou ocataire garçon attend de ses portiers.

La femme Hurpin se retranche fièrement derrière ses treute-six ans de la vertu la plus pure. Hurpin, dit-elle, est un sac à vin et il a toujours la bralue dans cet état; il en est résulté dans l'espèce qu'il a mal vu.

En l'absence de témoignages bien positifs, le tribunal renvoie les prévenus de la plainte. Pour la première fois le visage de Hurpin se contracte et perd son imperturbable jovialité. Il paraît être visiblement contrarié du résultat du procès, et se re-

tire en murmurant : C'est vexant, tout de même; j'avais pourtant compté là-dessus pour quitter ma femme.

Maris ,

« De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien

« El quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.»

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