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GROGNON ET GROGNARD

Un petit vieillard , sec et bilieux, s'approche de la barre , et après avoir renâclé bruyamment une prise de tabac, déclare se nommer Aristide Célestin Benoit, et porter plainte en voies de fait contre Jean François Courbon, soldat de l'ex-trente-deuxième demi-brigade; un de ces hommes restes fidèles à la mémoire de Napoléon , et qui se font de l'ombre de l'Empereur une sorte de fétiche.

« Messieurs , dit le vieillard, ce soir-là j'étais en train de faire une partie de dominos, et pour tout dire, en passant, je n'avais pas la main fort heureuse: le double six ne m'avait pas quitté de la soirée. On serait de mauvaise humeur à moins.. .

Courbon. Aussi, vous ne faisiez que rognoner!

Benoit. Je crois bien : vous me rebaltiez les oreilles de votre Napoléon , que je ne peux pas souffrir... Je ne connaissais plus mes dés, quoi!...

Courbon. Vieux rossignol !... Quand on parle du petit chapeau, on ôte sa casquette civilement, et on fait le salut militaire!... vieux cocrodille ! ...

Benoît. Laissez-nous donc tranquille avec votre Empereur!... Voilà plusieurs fois déjà qu'il est cause que vous me faites perdre...

M. le Président. Le tribunal attend avec impatience que vous développiez votre plainte.

Benoit. Eh bien! la voilà, ma plainte!... J'ai perdu trois livres dix sous...

M. le Président. Le tribunal n'y peut rien , et si vous n'avez pas d'autres griefs...

Benoît. Un moment! Je dis ce que j'ai perdu; il faut que je vous dise aussi que j'ai gagné... un verre d'eau sucrée par la figure , deux féroces coups de poing et un tabouret dans le dos. . .

Courbon. C'est plus que vous ne valez, soldat du pape!... vous ne valez pas une pichenette...

«Je suis La propre veuve de feu Porvipr-.lt c mon époux ^ qui dr bel Hussard Çk'ii était, avait pasSiS aux Vetêraàs, vu qu'Après avoir été nrùle en Ktfynre, oii L'émftlérriç rie Dieti kxi tapait -sur 1a coloquinte il avait été metamurfoudu eu Russie, ou le froid pinçait crânement, que je puis dire.

L«K. Coulon

Jmtf Bourn-an.ee Editeur de la Correctionrulle Place du Palau Royal Ml

après ça, il vous était facultatif de vous aligner avec moi et de jouer des broches.-, mais vous n'êtes qu'un méchant cri-cri; vous jouez de la langue et voilà tout.

M. le Président. Vous insultez le plaignant.

Courbon. Vous avez du raisonnement, vous, monsieur le juge, et on peut causer avec vous...

Benoit. Bon ! la langue lui va toujours. .. et bien sur qu'il va reparler deson Empereur, c'est toujours la même rengaine. ..Veuillez m'écouter, messieurs.

M. le Président. Parlez chacun à votre tour. Benoit, avez-vous quelque chose à ajouter?

Benoit. Je crois que oui... Je ne vous ai pas encore dit qu'avec ses histoires de batailles et de Cosaques, il m'avait tellement troublé les idées, qu'il m'a fait perdre trois livres dix sous.

M. le Président. Vous l'avez déjà dit ; allezvous asseoir. — S'adressant à Courbon. Pourquoi avez-vous frappé le plaignant ?

Courbon. Il m'avait insulté... c'est-à-dire, mon Empereur ; mais c'est la même chose.

M. le Président. Il ne vous appartient pas de vous constituer ainsi le défenseur de la mémoire de l'Empereur, surtout jusqu'à employer la violence pour la faire respecter.

Courbon. J'étais à Frienland, àWagram...

M. le Président. Vous êtes pour le moment devant la justice et répondez catégoriquement.

Courbon. Je vas répondre calholiquement, comme vous dites... Benoit est un méchant Kalmeuck, qui n'a pas d'amitié pour l'Empereur... Je l'ai connu, moi, le petit caporal... mille tonnerres ! quand il était les bras croisés au milieu des bombes et de la mitraille et qu'il nous disait : «Soldats! vous êtes Français!

M. le Président. Vous revenez toujours aux mêmes idées. Asseyez-vous.

On parvient avec peine à arrêter l'exubérance de paroles du vieux grognard, qui se résigne, non sans peine, à garder le silence. — Courbon est condamné à quinze jours d'emprisonnement et à 100 fr. de dommages-intérêts envers le plaignant.

En entendant sa condamnation, Courbon jette sa casquette en l'air, et s'écrie de toute la force de ses poumons : « Vive l'Empereur! »

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