LES CHEMISES ET LES POMMES DE TERRE
Il n'est pas que vous ne vous rappeliez la noble et froide indignation de M. Pépin, lorsque, s'adressant à madame Pépin, sa vieille et acariâtre compagne, il lui dit d'un ton de reproche : Vous avez mangé mon dîner, Nous ne pouvons plus vivre ensemble.
Affublez M. Pépin d'une robe de toile à larges carreaux rouges et noirs , coiffez son chef d'un madras de Rouen, et vous aurez madame Pompette, animée d'une indignation non moins grande pour un crime de même nature commis à son préjudice parPoriquet.
M. le Président, à la plaignante. Racontez les détails du vol dont vous vous plaignez.
La femme Pompette. Monsieur, je suis la propre veuve de feu mon époux Pompette, qui de bel hussard qu'il était, avait passé aux vétérans, vu qu'après avoir été brûlé en Égypre, où l'emblème
de Dieu lui tapait sur la coloquinte, il avait été métamorfondu en Russie, où la froid pinçait crânement, que je puis dire.
M. le Président. Qu'est-ce que cela nous fait?
La femme Pompette. C'est pour vous dire que, jouissant d'une pension française, je puis bien me régaler de pommes de terre ; et cet homme qu'est assis là est un ogre qui me les a mangées.
M. le Président. Il ne s'agit pas de pommes de terre, mais de deux camisoles...
La femme Pompette. A la graisse d'oie.
M. le Président. Et de deux chemises...
La femme Pompette. Aux fines herbes.
M. le Président. Laissez-Ià vos pommes de terre, et répondez à mes questions.
L.a femme Pompette. Il a bien fallu que je les laississeAï, puisqu'il n'y avait plus rien... Il avait tout dévoré, le goulu !
M. le Président. Commenl Poriquet vous a-t-il volé deux chemises et deux camisoles ?
La femme Pompette- Je les ai r'éues, mes chemises et mes camisoles, et je n'ai pas r'e'u mon souper.
M. le Président. Vous ne devez pas moins nous dire comment elles vous ont été prises.
La femme Pompette. Mes pommes de terre ?
M. le Président. Eh! non, encore une fois... vos chemises...
La femme Pompette. J'en avais d'autres , des chemises, tandis que je n'avais pas d'autre fricot... Avec ça pas le sou, et le mont fermé, vu que c'était un dimanche.
M. le Président. Femme Pompette!..
La femme Pompette. Quelle dégoùlation !... Et dire que je n'avais pris qu'une lichette de café depuis le matin !
M. le Président. Voulez- vous hien répondre!.. Dites comment a eu lieu le vol commis à votre préjudice.
La femme Pompette. Monsieur, je vais vous dire... Je venais d'accommoder mes pommes de terre, des viteloltes superhes, et elles mijotaient, mijotaient , pendant que je mettais mon couvert. Mon couvert mis...
M. le Président. Arrivez donc au vol de linge!
La femme Pompette. Voilà!., je me mets à table, et je m'aperçois que je n'ai pas d'eau. Comme je n'aime pas à me déranger quand je soupe, je prends mou pot , et je descends chez la portière pour lui demander de me le remplir. Le temps de descendre cinq étages , de faire un petit bout de causette et de remonter, mes pommes de terre avaient disparu.
M. le Président. Allez vous asseoir. (A l'audiencier.) Appelez un témoin.
Le sieur Froment. Je rentrais à huit heures du soir, quand, arrivé au second, j'entends d'en haut crier : Au voleur ! Tout à coup je me trouve en face d'unhomme qui descendait très vite en tenant un paquet sous son bras. Aussitôt arrive madame Pompette, qui saute sur cet homme, ens'écriant : « Mes pommes de terre, scélérat! où sont mes pommes déterre? » Alors l'individu que j'avais arrêté me dit : « Vous voyez bien que celte femme est folle, laissez-moi aller. » Mais moi je le retenais toujours en appelant du renfort. Le portier monta; nous avons arraché à cet individu son paquet; il renfer-
mait deux chemises et deux camisoles que madame Pompette a reconnues pour lui appartenir.
Poriquet nie effrontément le vol qui lui est reproché. « Il est possible que le linge ait été volé, dit-il, mais ce n'est pas moi; je l'ai trouvé dans l'escalier où le voleur l'aura abandonné. »
Malheureusement pour la véracité de Poriquet, il a déjà subi une condamnation pour vol. Aussi le tribunal le condamne à quinze mois de prison et cinq ans de surveillance.
Madame Pompette. Que quinze mois à un gredin qui m'a volé mes pommes de terre!....