COMME ON SE MET DANS DE BE AUX DRAPS
M. le Président, s'adressant à une sorte de matrone, accoutrée de la façon la plus bizarre : Femme Tourniquet, vous vous êtes plaint d'avoir été escroquée par Gilbert.
La femme Tourniquet. Vous pouvez bien dire volée; car c'est une belle et bonne volerie...et encore le mot est bien doux.
M. le Président. Quels sont les objets que Gilbert vous a soustraits?
La femme Tourniquet. Un pantalon, une veste et un gilet; le tout en beau drap, et conditionné comme au Palais-Royal...
Gilbert En voilà une de menterie!... Un méchant pantalon qui était ben usé comme le pavé des rues , et une veste, avec quoi qu'on aurait ben pu quasiment vanner du grain, tant elle était trouée!...
La femme Tourniquet. Fi le vilain!... Croyez-
bien, mes magistrats, que je ne tiens que du neuf.
M. le Président. La qualité ne fait rienàla chose.
La femme Tourniquet. Comme vous dites, mon magistrat ! Toujours vole qui prend le bien d'autrui.
M. le Président. Racontez au tribunal de quelle façon l'accusé s'y est pris pour voler les objets en question.
La femme Tourniquet. Je suis marchande à la toilette, mais seulement pour la partie des hommes. Gilbert entre un jour chez moi et demande à voir des z'hardes. Il me dit : « Je dois être parrain du mioche à Coquillard, je voudrais une pelure un peu chouette, du linge fin, et des gants de coton blanc, vu que c'est bon genre et que ça donne dans l'œil aux femmes. — J'ai votre affaire, que je lui dis en lui montrant de la batiste iTÉcorse... Tâtez-moi cette toile : on est là-dedans comme dans du coton. » Il me
répond que ça lui va et je lui fais voir un habillement. 11 n'a pas plus tôt passé le pantalon, le gilet et la veste pour les essayer, qu'il prend ses jambes à son cou et qu'il disparaît avant que j'aie eu le temps de crier au voleur.
Al. le Président. Comment êtes- vous parvenue à découvrir Gilbert?
La femme Tourniquet. Gilbert est un gros fin... et il y en a de plus malins que lui, sans co : pte M. le commissaire. Je me suis dit : Mon voleur avait de la farine aux mains : il doit travailler dans le plâtre... c'était une fameuse idée!... Je m'en vais donc, un dimanche matin , à la Grève et je vous vois mon homme qui se recarrait joliment dans mes z'hardes. Je ne fais ni une ni deux, je cours au poste et on vous loge mon fripon en chambre garnie, au violon.
M. le Président. Gilbert, qu'avez-vous à répondre?
Gilbert garde le silence.
M. le Président. Ainsi, vous reconnaissez l'exactitude des faits allégués par la femme Tourniquet ?
Gilbert, avec hésitation. Je suis pas fautif du vol...
M. le Président. Vous avez été arrêté encore vêtu de l'habillement soustrait!
Gilbert. C'est la pure vérité ; mais je ne l'avais pas volé... je l'avais loué.
La femme Tourniquet. Vous voulez dire floué.'. . .
Gilbert. Je vas vous dire... 11 y avait un repas de Compagnons, et il devait y avoir des demoiselles... mon habit des dimanches était accroché au Mont... j'étaist'honteux d'aller avec ma veste de travail...
M. le Président. Ce n'est pas ce que vous avez dit à la femme Tourniquet . •. . Vous avez prétendu que c'était pour un baptême.
Gilbert. C'était aussi pour le baptême d'un Zofat (aspirant au grade de compagnon) ... on devait le baptiser à la Courtille; j'étais le parrain.
M. le Président. Il n'est guère probable que la marchande, qui ne vous connaissait pas, vous ait loué sans cautionnement un habillement neuf, sans savoir même où vous demeuriez.
Gilbert. C'est pourtant comme ça. J'y ai dit . je vous laisse mes effets; prenez-garde de les abîmer.
Al. le Président. Il paraît au contraire qu'aussitôt habillé, vous vous êtes enfui précipitamment.
Gilbert. J'étais un peu pressé, mais je serais revenu.
Le Tribunal , qui goûte fort peu le système de défense, jugeant que Gilbert avait, selon l'observation pleine de sel de la femme Tourniquet, floué et non loué le costume d'apparat, qui devait servir à la réception du Lofât, condamne l'accusé à un au d'emprisonnement.