LE PETIT RAMONEUR
Un de ces pauvres petits enfants que la Savoie nous envoie tous les ans par centaines, est amené sur le banc de la police correctionnelle, sous la prévention de mendicité et de vagabondage.
Al. le Président. Comment vous nommez-vous ?
Le prévenu qui s'exprime difficilement en français. Biagio (Biaise) et mon père Ginèpro.
Al. le Président. Où êtes-vous né?
Le prévenu. A Clusa, en Chatoie.
Al. le Président. Quel est votre état ?
Le prétenu. Bamoneur; mais depuis qu'on ne paie plus pour les feux de cheminées... personne ne fait plus ramoner... Ça nous a fait bien du tort !
M. le Président. Où demeurez-vous?
Le prévenu. Hôtel du Bhin, Place Vendôme.
AI. le Président. Comment, hôtel du Bhin?... C'est un des plus riches hôtels de Paris.
Le prétenu. Quand il est bien soir, je m'endors sous le banc de pierre qui est à la porte.
AI. le Président. Connaissez-vous quelqu'un à Paris?
Le prévenu. Personne.
M. le Président. Est-ce que vous êtes venu tout seul à Paris ?
Le prévenu. Tout seul... Oh! mais je n'avais pas peur de me perdre : la route est toute droite...
AI. le Président. Un inspecteur de police vous a surpris demandant l'aumône. Est-ce que vous ne saviez pas qu'on ne doit pas mendier?
Le prévenu. Je souhaitais beaucoup de bonheur, et une bonne femme, à un monsieur qui était avec une belle dame, et il m'a donné un petit sou... Je ne savais pas que c'était défendu de souhaiter du bonheur aux messieurs.
M. le Président. Est-ce que vous ne voudriez pas retourner dans votre famille, si on vous en fournissait les moyens ?
Le provenu. Oh! si fait!... Il y a bien longtemps
que je désire revoir mes petits frères Mais
mon père m'a dit comme ça , en partant , que je ne reviendrais que lorsque j'aurais fait fortune.... Et j'attends, pour revenir à Clusa, d'avoir ramassé beaucoup de petit sous... Je m'ennuie tant ici !...
M. le Président. Pourquoi , puisque l'état de ramoneur ne vous rapporte pas suffisamment pour vivre, n'avez-vous pas cherché à vous employer quelque part , à prendre un état ? Il se serait sans doule trouvé quelque personne assez humaine pour vous recueillir.
Le prévenu. Mon père m'avait dit : Biagio , tu
ramoneras à Paris et je me suis mis à ramoner
Mais ça n'était pas mon idée pourtant ; j'aurais mieux aimer travailler beaucoup, pour gagner davantage et m'en retourner plus vite à Clusa , où mes petits frères m'attendent.. Ils m'aiment bien, mes petits frères... et moi, je les aime bien aussi.
En ce moment un homme qui paraît appartenir à la classe ouvrière se présente à la barre.
« Puisque l'enfant a d'aussi bonnes dispositions pour le travail , dit l'inconnu , si le tribunal veut m' adjuger le mioche, je l'emmène avec moi ; je lui apprendrai l'état de menuisier . . . nous n'avons pas d'enfants et je suis sûr que ça fera plaisir à ma femme.
M. le Président félicite l'inconnu d'un mouvement de générosité qui l'honore et lui promet qu'après les renseignements d'usage, il s'empressei'a de remettre entre ses mains le jeune Biagio.
Biagio. Merci! mon bon monsieur! . . . Vous verrez comme je travaillerai bien . . . Seulement quand je serai plus grand, je vous demanderai d'aller à Clusa pour embrasser mes petits frères . . . Oh! mais je reviendrai!...
En conséquence le tribunal renvoie Biagio de la plainte.
QUIF&OQUO.
Untambour, remplissant les fonctions d'huissieraudiencier, appelle la cause du sieur Grollet, voltigeur de la garde nationale, prévenu d'avoir manqué de respect au caporal, son supérieur. On s'attend à voir un homme ramassé, rond commeune pomme, un voltigeur enfin ; mais l'auditoire paraît fort désappointé en voyant se dresser un véritable mât de cocagne. A voir l'exiguité des formes de Grollet, on serait tenté de penser que le voltigeur a dû être
moulé dans un bâton de sureau. Il est d'ailleurs tellement à l'étroit dans ses vêtements, qu'on le croirait cousu dans ses habits.
M. le Président. Vous êtes accusé d'avoir , pendant le service , manqué de respect à un de vos supérieurs, délit prévu par la loi.
Grollet, bégayant. Pou-ourquoi le-le ca-caporal a-t-il été ma-alhonnête avec moi-oi-oi.
M. le Président. Vous vous êtes servi envers lui de mots grossiers, tels que m.... vous m'enm Ces mots répugnent à toute bonne éducation.
Grollet. Pa-parole ne pu-pu-pue point! comme on dit... Le ca-ca-caporal en a bien dit d'autres... C'est un ca-ca-cafard !
M. le Président. Vo. avez donné là un mauvais exemple à vos cair.ju.des.
Grollet. Les ca-ca -camarades n'avaient rien à voir là-dedans... Il y a eu entre le ca-caporal et moi une simple ca-ca, ca-ca, ca-ca, cacophonie de mots et il n'aurait pas dû se ca-ca-ca-câbrer pour si peu de chose.
M. le Président. Il n'y a pas de petites infrac* tions lorsqu'il s'agit de discipline militaire, surtout en matière d'obéissance.
Grollet. Vou-ous parlez de la ma-atière et vous ne connaissez pas celle de la querelle.
M. le Président. Quel que fût le sujet du différend, le caporal ne pouvait pas avoir tort , puisqu'il était dans l'exercice de ses fonctions.
Grollet. Le cas-cas est moins grave que vous ne pensez. Voici la vé-é-rité. J'étais assis sur un pol-pot-poteau devant le corps de garde. Le caca-caporal m'ordonna de me lever pour relever. Ce n'était pas mon tour... Je-e lui ai dit simplement: j'avais une faction de jour, il faudra donc que je la perde.
M. le Président. Ce ne sont pas les expressions dont vous vous êtes servi. Le procès-verbal constate très positivement que vous avez dit m... Vous devez sentir combien ce mot est peu convenable.
Grollet. Je le sens, M. le pré-ésident ; mais ce que vous dites n'est pas sorti de ma bouche, aussi vrai que je me nomme Ca-casimir Grollet et que je suis marchand de ca-ca-cacao.
Par malheur pour l'infortuné G rollet , les termes ' du procès-verbal sont très explicites et ne permettent : pas d'équivoquer sur les mots. En conséquence le voltigeur est condamné à deux jours de prison.
imprimerie d'ÀMÉoÉE Gratiot et C\ rue du la Monnaie, n.