LE PETIT LEVER
Le sieur Vergier, nouvellement arrivé à Paris, s'était logé dans un des nombreux hôtels de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Il occupait une chambre et un cabinet, dans lequel se trouvaient ses bagages. Un matin donc que le sieur Vergier, encore plongé dans cet état de somnolence qui n'est plus le sommeil, qui n'est pas non plus le réveil, se laissait aller à cette vague paresse qui suit le repos de la nuit, il entend tourner la clef dans la serrure. Dans la persuasion où il est que le bruit est occasionné par l'arrivée de quelque garçon de l'hôtel, qui vaque à son service, le sieur Vergier se garde bien de rompre le charme de cette douce quiétude qui captive ses sens engourdis. Cependant il entr'ouvreàdemi ses paupières appesanties et aperçoit, du coin de l'œil, deux hommes d'assez mauvaise mine, et qui, après s'être assurés qu'il dormait bien, se dirigent vers le cabinet et se mettent en devoir
de faire main basse sur tous les objets qu'ils trouvent. Le sieur Vergier garde tout d'abord un silence prudent et feint un sommeil profond. Néanmoins il épie à la dérobée jusqu'aux moindres mouvements des voleurs. Puis, profitant tout à coup du moment où ceux-ci sont le plus occupés de leur butin, le sieur Vergier se lève précipitamment, se dirige vers la porte, qu'il referme à double tour derrière lui. Les voleurs se trouvaient ainsi pris comme au trébuchet ; il n'y avait aucun moyen de fuir. Les gens de l'hôtel furent promptement sur pied et on parvint facilement a s'emparer des deux voleurs qui viennent répondre aujourd'hui devant la police correctionnelle à une accusation de vol, de l'espèce appelée le vol au bonjour.
Les deux voleurs sont les nommés 'Martin, dit Y aile de mouche, et Crozard, déjà repris de justice.
Le sieur Vergier vient déposer sur les circons-
tances que nous avons déjà fait connaître. « Heureusement, ajoute le témoin, que j'avais été assez avisé pour cacher ma montre et ma bourse sous le traversin de mon lit. Les deux voleurs se dirigèrent d'abord vers le cabinet en marchant sur la pointe des pieds, comme des preneurs de taupes. Ils ouvrirent ma malle , qu'ils vidèrent en entier. J'entendis très distinctement le nommé Martin qui disait à voix basse à son camarade : « Nous sommes volés ; il n'y a que des frusques (des vêtements ). — T'es joliment difficile, toi, reprit Crozard... un monsieur, ça n'peut pas avoir des diamants comme la danseuse de l'autre jour... Vois-tu, Martin, faut prendre le temps comme il vient et les hommes avec quoi qu'ils se trouvent. » '■ Le concierge de l'hôtel dépose qu'il a vu Crozard traverser la cour avec une bonne-grâce sous son bras (on appelle ainsi la toile dans laquelle les tailleurs enveloppent les habits). J'ai cru qu'il avait affaire à quelque voyageur, dit le témoin, et je ne m'en suis pas inquiété davantage. Quanta Martin, je ne l'ai pas vu entrer et j'ignore comment il a pu s'introduire dans l'hôtel.
M. le Président, à Crozard. Que signifiaient les mots que vous disiez à votre camarade : «Un monsieur ne peut pas avoir des diamants comme la danseuse de l'autre jour ? »
Crozard. C était une comparaison.... On sait que les danseuses sont couvertes de bagues.
M. le Président. Ces mots ne faisaient-ils pas allusion à quelque vol que vous auriez'commis ?
Crozard. Vous me prenez donc pour un voleur?... Je n'ai jamais volé que deux fois dans ma vie, et ça m'a si mal réussi les deux fois , que je renonce au métier... Je n'ai pas la main heureuse.
Martin reconnaît les faits qui lui sont imputés , et ne songe nullement à se défendre.
En présence des aveux positifs des accusés, la tâche des juges était facile. Martin et Crozard , attendu l'état de récidive, sont condamnés chacun à dix ans d'emprisonnement.