‹ La CorrectionnelleChapitre 70 sur 231 · LA TÈTE ET LE CORPS · texte numérisé non relu

LA TÈTE ET LE CORPS

Un grand garçon épicier, dont la figure jaune et terne paraît avoir été taillée dans un fromage de Gruyère, se présente d'un air piteux devant le tribunal. Il soupire et renifle tour à tour en froissant dans ses mains sa casquette de loutre. Quand M. le Président lui a fait, à grand peine, dire ses noms, prénoms et profession, il l'engage à s'expliquer sur le vol dont il a été victime; ce qu'il ne fait qu'après avoir tourné ses gros yeux ronds et courroucés sur le prévenu, gamin de 16 ans, qui étouffe difficilement un éclat de rire en voyant la figure renversée de son adversaire.

« Voilà, dit le garçon épicier; un monsieur se présente à la boutirjue et dit, en étant son chapeau à madame : Madame, je voudrais avoir un pain de sucre. — Monsieur, que dit madame, on va vous

faire voir ça. Barnabé , que me dit madame

Barnabé c'est mon nom de baptême , Barnabé , montrez du sucre à monsieur. Je décoiffe plusieurs pains, auxquels je coupe naturellement la tête pour que la pratique puisse examiner le grain. Le monsieur choisit un pain... c'était, je crois, 13 fr. 12, 13 ou 14 sous... je ne sais pas au juste...

M. le Président. Tout cela est étranger à l'affaire... hâtez-vous donc un peu.

Le garçon épicier. Ah, dame! moi, je ne suis pas comme vous dans la parole, je suis dans l'épicerie... enfin, n'importe!... je remets la tête à mon pain, et le Monsieur dit qu'on l'envoie chez lui. Bon!... Barnabé, que me dit madame, portez le pain de sucre-rue des Beaux-Arts... c'était, je crois, n° 5, 7 ou 9, je ne suis pas bien sûr.

M. le Président. Encore une fois supprimez ces détails.

Le garçon , avec explosion. Me voilà parti ! tout à coup je sens une secousse terrible... je me retourne, et je vois ce galopin qui s'ensauve avec ma tète... c'est-à-dire pas ma propre tête... la tête démon pain... C'est clair... et il disparaît à un tournant... Moi je restais de là... je suis sûr que je devais avoir l'air bête... Un jeune homme bien mis , ma foi , s'approche de moi , et me dit : Votre

voleur s'est sauvé par là... Courez donc vite après. Donnez-moi votre sucre... ça vous gênerait, je vas vous le garder. Moi , pas défiant, je lui confie mon corps pour courir après ma tête, et je crie, crie tant , qu'on arrête mon jeune homme tenant ma tête sous son bras. Je la reprends et je raccours pour retrouver mon corps ; mais il avait disparu. Bien sûr qu'ils étaient complice et qu'ils devaient se retrouver pour réunir ma tête et mon corps , et les vendre à leur profit. J'étais tout chose, quoi!.. Je n'osais plus retourner à la maison sans mon corps et avec ma tête toute seule... Cependant j'ai eu ce courage , et madame , qu'est bien bonne , m'a donné une giffle , en me disant que j'étais une f.... bête... Voilà toute l'histoire, mon juge.

Le prévenu prétend qu'il n'a voulu faire qu'une farce. « Si vous l'aviez vu, dit-il; il avait l'air si serin avec son pain de sucre, que ça m'a donné une envie de le faire aller, que je n'ai pas pu y résister.

M. le Président. Nous croyons bien plutôt que vous aviez envie de voler le sucre , et c'est sans doute un de vos camarades qui s'est emparé du reste.

Le prévenu. Mon camarade! un voleur, mon camarade!... je ne connais pas de voleurs, entendez-vous!

M. le Président. C'est assez singulier , car vous avez été condamné il y a quatre ans, à deux années de correction pour vol , toujours au préjudice d'un épicier, en compagnie de deux jeunes gens de votre âge.

Le prévenu, qui ne montre plus tant d'assurance, est condamné à six mois d'emprisonnement.

Le garçon épicier. Ça me rendra-t-il mon paiu de sucre ?... Madame me l'a porté à l'article Doit, et si c'était un effet de votre complaisance, je serais pas fâché de le r'avoir.

Le condamné. Compte là -dessus, va! Il y a longtemps qu'on a fait des confitures avec !

Le garçon épicier. C'est tout de même bien embêtant qu'il faut que je le régale comme ça.

Le garde municipal met fin à ce colloque en entraînant hors de l'audience le condamné qui se tourne une dernière fois vers le jeune épicier et lui fait un pied-de-nez moqueur.

Le garçon épicier. Est-il malhonnête, ce grand voleur-là !... C'est égal , une autre fois je me méfierai de lui et de ses semblables.

L'épicier gagne lentement la salle des Pas-Perdus, et se voit assailli par une foule de gamins qui le bernent impitoyablement.

Imprimerie d'AMÉDËE Gratiot et O, rue de la Monnaie, 11.

J, ROC RM AIMÉ, ÉDITEDR D'ESTAMPFS. 241, PLACE DU PALAIS-ROYAL.

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