UN DÉMOCRATE
Une querelle relative à un droit de préséance amène sur les bancs de la police correctionnelle le nommé Boitard, serrurier.
Un monsieur se présente devant le tribunal et expose en ces termes les motifs de la plainte;
« Dans les premiers jours du mois de janvier dernier, je regagnais tranquillement mon domicile; il était environ 10 heures du soir. Arrivé rue de la Ferronnerie, à peu près à la hauteur du Pilier des Halles, deux hommes qui venaient dans la direction opposée, me barrèrent le chemin. Le trottoir est fort étroit dans cette partie de la rue de la Ferronnerie et il était entièrement occupé parles deux piétons. J'étais un peu préoccupé et ne songeais pas d'abord à me ranger pour leur livrer passage, lorsque l'un d'eux, Boitard, m'apostropha de la manière la plus inconvenante et la plus brutale. Il me dit que si je ne m'effaçais pas de mon propre
gré, il allait m^aplallr contre la muraille. Je lui fis remarquer combien sa conduite était grossière et lui dis qu'il aurait pu se déranger aussi bien que moi. Boitard prit fort mal celte observation, et sans me laisser le temps de quitter le trottoir, me poussa violemment et fondit sur moi avec le bâton dont il était armé... il me porta plusieurs coups que je parai dans le premier moment; puis, me saisissant par le collet, il m'asséna un coup entre les deux épaules et me renversa. J'appelai du secours. Une patrouille vint fort heureusement à mon aide, car il est probable que, saus son intervention, Boitard, dont la fureur ne connaissait plus de bornes, m'aurait laissé mort sur le carreau.»
M. le Président, au prévenu. Vous avez entendu les faits qui vous sont reprochés. Pourquoi avez -vous frappé le plaignant?
Boitard. 11 ne faut plus d'aristocrates ! ... à cause
que monsieur a du linge blanc, il croyait que j'allais me déranger de mon chemin et lui dire: «Donnez-vous la peine de passer!...» Du tout, du tout!... Aujourd'hui les hommes sont égals et ce n'est pas le drap fin qui fait les citoyeus... Un ouvrier qui vient de gagner sa journée a le droit d'être aussi fier que celui-là qui ne l'a pas gagnée... il ne faut plus d'aristocrates! la Charte l'a dit... Vive la Charte!
M. le Président. Il n'est nullement question de prérogatives dans l'espèce. C'était tout simplement une question de politesse.
Boitard. On ne peut pas dire que je ne suis pas poli avec mes semblables; mais les aristocrates, je les dédaigne... à bas les aristocrates !.. .
M. le Président. Vous pouviez parfaitement vous expliquer sans frapper le plaignant.
Boitard. Hien dit, le faignant!... C'en est un faignant! ça se voit à ses mains blanches... Monsieur doit écrire ou jouer du violon... En v'Jà de l'ouvrage!... à bas les aristocrates qui jouent du violon, pendant que les bons enfants s'abîment le physique à travailler !
M. le Président. Tout ce que vous nous dites là n'explique nullement les faits du procès.
Boitard. A qui que je dois des explications, s'il vous plaît... le peuple est libre.
M. le Président. Personne n'est libre de frapper un citoyen.
Boitard. C'est juste, un citoyen... mais les aristocrates, on peut taper dessus... Je n'en voudrais pas tant seulement pour cirer mes bottes, de ces méchants riches... à bas les aristocrates!...
M. le Président, sévèrement. Asseyez-vous. Ce n'est pas ainsi qu'on s'exprime devant la justice.
Boitard. Je la respecte la justice qui est pour le peuple.
M. le Président. La justice est pour tout le monde; elle ne fait aucune distinction entre les citoyens.
Boitard. Voilà ce qu'il ne faudrait pas ; car enfin les aristocrates ne sont pas des citoyens comme les autres...
M. le Président impose énergiquement le silence au prévenu, qui reprend sa place, visiblement contrarié de n'avoir pas pu ranger le tribunal à ses opinions ultrà-démocratiques.
Boitard est condamné à deux mois d'emprisonnement et 100 fr. de dommages-intérêts envers le plaignant.