PREMIÈRES AMOURS
de Grivet n'en sera que plus méritoire, par la raison que Grivet n'était contraint ni par la loi, ni par les canons à adorer son Héloïse. Toutefois mal en prit à l'infortuné donneur d'eau bénite pour n'avoir pas fait éterniser son bonheur par l'intervention de M. le Maire. Voilà le fait :
Après trente ans de l'amour le plus pur. alors que la passion de Grivet n'avait fait que croître et.. . enlaidir, Grivet se vit un jour délaissé par la demoiselle Dumoulin, qui, manquant tout à coup à la foi jurée, à tous ses antécédents de vertu, déserta le domicile quasi-conjugal pour suivre Durodé, tourneur de chaises. On ne comprend pas comment l'imagination d'un tourneur a pu poétiser une créature aussi disgracieuse que la demoiselle Dumoulin. La fuite de la Dulcinée de Grivet est un impardonnable manquement aux lois de l'amour, mais enfin la justice n'aurait pas à s'en mettre en peine, si elle
n'était accompagnée de circonstances particulières qui lui donnent le caractère d'un délit. Ainsi, quoiqu'elle abandonnât volontairement Grivet, la demoiselle Dumoulin a jugé à propos d'emporter dans sa fuite, comme souvenir s?ns doute de son bonheur passé, une paire de flambeaux en plaqué, deux tasses portant dans une guirlande de fleurs les chiffres enlacés des deux amants ; enfin, un caleçon, quelque peu de linge et des ustensiles de ménage, encore bien que le tout fût la propriété du délaissé. C'est en raison de ces faits que la demoiselle Dumoulin est traduite devant la justice sur la plainte de Grivet.
Après les questions d'usage, M. le Président engage le plaignant à expliquer les faits de la cause.
Grivet , après une sorte d'invocation à l'amour, expose au tribunal le tableau des trente ans de douce béatitude qu'il a dus à sa Lisa. Il y a des larmes dans la voix du plaignant lorsqu'il retrace certains souvenirs de ses relations avec la prévenue.
M. le Président. Quels que soient les torts de la demoiselle Dumoulin à votre égard, le tribunal n'y peut rien ; il est saisi seulement d'une plainte en détournement d'effets.
Grivet. Pardon, mon Président, ça me soulage toujours un peu de pouvoir parler de ma Lisa.
M. le Président. Je veux bien le croire , mais le tribunal ne peut entrer dans ces confidences-là.
Grivet. Eh bien! parlons d'autre chose!...
M. le Président. C'est sur le fait de détournement que vous avez à parler.
Grivet. Ça ne sera pas bien long; m'y voici. Comme je vous le disais, Lisa m'a inondé de félicité pendant trente ans; elle m'avait subjugué totalement ; si bien que j'en avais perdu toutes mes facultés...
M. le Président. Vous retombez dans des faits étrangers aux débats.
Grivet. La tète n'y est plus... J'ai eu tant de chagrin depuis que Lisa m'a quitté, que je ne sais plus ni ce que je dis, ni ce que je fais.
M. le Président. Votre raison n'est cependant pas troublée à ce point que vous ne puissiez pas dire ce que la demoiselle Dumoulin vous a volé, et comment elle vous a volé.
Grivet. Ce qu'elle m'a volé, c'est son cœur; comment elle me l'a volé, c'est en allant avec le tourneur.
Une voix, partie du fond de l'auditoire. Dites
donc, le donneur d'eau bénite, c'est bien moi qui suis volé! Votre Lise est un vrai diable... je vous la rerends, si vous voulez; je n'en veux plus!...
Cette vpix est celle du tourneur Durodé. A cette exclamation tout à fait inattendue, le tribunal et l'auditoire ont peine à se défendre d'un mouvement d'hilarité.
La demoiselle Dumoulin. Ah ça ! est-ce qu'on va me marchander longtemps comme ça !
M. le Président à Grivet. Si vous ne vous expliquez pas plus catégoriquement, le tribunal se verra forcé d'anéantir votre plainte.
Grivet. Eh bien ! elle m'a escroqué deux flambeaux, un caleçon et du linge.
La demoiselle Dumoulin. C'est faux.
M. le Président. Vous ne pouvez nier la soustraction , puisque les objets ont été retrouvés au domicile de Durodé.
La demoiselle Dumoulin. Il me les avait donnés pendant notre amitié.
M. le Président à Grivet. Comment se fait-il que vous réclamiez des objets que vous auriez donnés ?
Grivet. C'est une fausseté!... D'ailleurs, je ne lui aurais pas donné un caleçon, vu que ce n'est pas honnête qu'une femme connusse ce vêtement.
Durodé est ensuite entendu. Il confirme la saisie faite chez lui des objets réclamés par Grivet ; mais il ne peut pas dire auquel des deux, du plaignant ou de la prévenue, ils appartenaient.
M. le Président à la prévenue. Vous avez dit que les objets saisis vous avaient été donnés par Grivet...
La prévenue. Oui, monsieur, le jour de ma fête.
M. le Président. Grivet n'a pu vous donner un caleçon qui était à son usage personnel.
La prévenue. Tout était en commun entre lui et moi.
M. le Président. Cela peut être pour beaucoup de choses, mais cela n'est pas vraisemblable pour les vêtements.
La prévenue. Je vais vous dire... j'avais des rhumatismes partout, et le médecin m'avait ordonné de porter des caleçons. C'est encore Grivet qui est l'auteur de mes rhumatismes... cet hommelà est tout glace !...
Grivet. Ingrate!... j'aurais dû être de glace pour vous : je ne me trouverais pas réduit à voir
Juste Tîoiirmflrire Editeur de U Correctionnelle
aujourd'hui mon amour s'en aller en fumée.
La prévenue. Ta ta ta!... vous nous donnez-là de l'eau bénite de cour!... Si vous aviez eu pour moi une attache solide , vous ne m'auriez pas fait arriver du désagrément.
Grivet. C'est bien votre faute!... ^pourquoi que vous m'avez quitté pour aller avec le tourneur ?
La prévenue. J'ai fait mon deuil du tourneur... Et si vous voulez?...
Grivet. Bien vrai ?...
M. le Président. Ce colloque n'est nullement dans les convenances. Grivet, persistez-vous, ou non, dans votre plainte.
Grivet. Mais... il se pourrait que non... après tout, je ne sais pas pourquoi... puisque Lisa ne veut plus du tourneur...
La prévenue. Oh! mon Dieu... », i, ni, c'est fini!...
Grivet , transporté de joie... Eh bien! je me déplains! et je demande pardon à ma Lisa.
M. l'avocat du roi ne s'opposant pas à cette transaction , le tribunal renvoie la demoiselle Dumoulin purement et simplement de la plainte.