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L'ÉMOTION DO CHARRETIER

L'audience est ouverte depuis un quart d'heure, et un grognement sourd n'a cessé de se faire entendre dans le fond de l'auditoire, vers la partie la plus reculée du banc des témoins. L'huissier, qui a plusieurs fois déjà cherché à découvrir l'auteur de ce bruit, opère, sur l'ordre de M. le Président une recherche minutieuse dans la salle , et bientôt il découvre, couché par terre et adossé au poêle un grand et gros gaillard , tenant entre ses bras un de ces gros fouets, armes de nos charretiers, et coiffé d'un bonnet de coton qu'il a rabattu sur ses yeux pour ne pas être réveillé en sursaut par quelque indiscret rayon de soleil.

Cet homme sans gène est cité comme témoin. L'audiencier l'amène devant le tribunal, et là, il pousse au nez des juges un sonore bâillement.

M. le Président. Votre tenue est d'une grande inconvenance ; où donc croyez-vous être , ici ?

Le témoin, en voulant se frotter les yeux, dérange son équilibre, et va tomber sur le bureau de l'audiencier

M. le Président. Cet homme est complètement ivre... Il est indécent de se présenter ainsi devant le tribunal.

Le témoin. Pardon, excuse , mon petit procu-

reur... C'est l'émotion, le respect... sans compter la chose de quelques verres de chnick que je m'ai repassés pour me donner du courage.

M. le Président. Il est impossible de recevoir le témoignage de cet homme.

M. l'avocat du Roi. Il y a un autre témoin qui pourra édifier le tribunal sur la culpabilité du prévenu.

Le témoin. Est-ce qu'on va me laisser planté là? fallait me laisser dormir, pour lors... Je viens ici pour ma montre.

M. le Président. Retirez-vous, je vous y engage.

Le témoin. De quoi ! de quoi ? et ma montre!... (le charretier pousse un nouveau bâillement).

M. le Président. Audiencier, faites sortir cet homme.

Le témoin se débat toujours en grognant et en s'écrianf : « C'est l'émotion!... Vous ne voulez donc pas de moi ? alors, bonsoir ; j' vas me coucher.

Lorsque le tumulte que cette scène a occasionné est un peu apaisé, on entend un témoin qui déclare que passant le 19 janvier dernier, sur le boulevart des martyrs, il vit le prévenu s'approcher du charretier et lui prendre sa montre dans son gousset. Il le suivit et le fit arrêter.

Le prévenu. Je pourrais faire des phrases si je voulais... j'ai autant de platine que tous vos avocats, mais je me contenterai d'un mot : la montre étaitelle en ma possession quand on m'a arrêté.

M. le Président. En effet on ne l'a pas trouvée sur vous; mais ce n'est pas là une preuve...

Le prévenu. Je connais les lois... je n'avais pas la montre; aussi on ne peut pas me condamner.

M. le Président. C'est ce que le tribunal appréciera.... Le témoin affirme positivement vous avoir vu tirer la montre de la poche du charretier; et quand on est revenu avec vous auprès de cet homme, qui dormait toujours, il n'avait plus sa montre.

Le prévenu. Eh bien! là, je vais vous dire la vérité : j'avais un rendez-vous très pressé , et je craignais d'être en retard. En passant devant le charretier, je lui demande : « Quelle heure est-il, s'il vous plaît? » II ne me répond pas, et je vois qu'il dort. Alors, comme le cordon de sa montre passait, je la tire pour regarder l'heure, et je la remets en place. Si vous ne me croyez pas, je suis prêt à vous donner ma parole d'honneur.

Cette excellente garantie ne peut convaincre le tribunal, qui condamne le prévenu à un an de prison.

Imprimerie (I'amédke Gratiot et O, rue de la Monnaie, it.

DM INSOCEST FOURBE DE MALICE,

Faucheux est un garçon bien découplé ; sa face émerillonnée annonce un caractère joyeux et des habitudes bachiques. Faucheux comparaît devant la justice sous la prévention de tapage, de rébellion et d'injures contre un agent de la force publique.

Le sergent de ville Moirou est appelé pour témoigner sur les faits de l'accusation.

Moirou. Le 13 janvier dernier, j'étais de service à la barrière de la Chopinette, lorsque je vois du monde arrêté devant la porte des Vendanges de Suresne. Je me dis : Ça sent les pots cassés; allons voir de quoi il retourne. J'arrive et j'aperçois le nommé Faucheux qui était complètement asphyxié par la boisson : le liquide lui sortait par les yeux. Il paraît qu'il avait tenu des propos de polisson à la cabaretière et que le mari avait pris la mouche par rapport à certains gestes. Quand

j'arrivai sur les lieux, Faucheux était en train de faire du verre cassé et disait des choses désagréables sur la femme du cabaretier... mais particulièrement sur le gouvernement....

M. le Président. Comment le gouvernement se trouvait-il mêlé à cette querelle ?

Moirou. J'ignore ; je sais seulement que Faucheux disait que la police était mal faite, puisqu'on laissait ouvert le cabaret de Patouillet.

Faucheux, ironiquement. La police, c'est donc le gouvernement à présent ?... Excusez !... le sergent ne se mouche pas à la manche !

Moirou. Je blâme vos petilesses ; elles ne peuvent, m'atteindre.. . Pour en finir, monsieur le Président, quand je vois qu'il y a du grabuge, j'intime à Faucheux de venir s'expliquer au poste. Faucheux refuse de me suivre, et alors je me vois forcé de lui parler le langage de Saint-Quen-

tin, où toutes les paroles sont dans la main.

M. le Président. Le prévenu n'a-t-il pas opposé de la résistance ?

Moirou. Mieux que ça : il m'a allongé un coup de poing dans l'estomac , que j'en ai craché le sang.

Faucheux. Laissez-nous donc tranquille, sergent; c'était de la teinture de cam pèche qu'on avait infusée dans votre boisson.

M. le Président. Laissez le témoin s'expliquer; vous parlerez à votre tour.

Moirou. Quand j'ai vu qu'il jouait des mains , je l'ai un peu coltigé, et c'est alors que je l'ai encrusté dans une muraille. Faut croire que le particulier avait appris à lire le Catéchiste poissard, car il me disait des raisons qui n'étaient pas raisonnables du tout.

M. le Président. Quelles sont les injures qu'il vous a dites ?

Moirou. Si je les répétais, je me les dirais à moi-même... je ne peux pas.

M. le Président. Mais encore faut-il que le tribunal puisse apprécier la valeur de ces injures.

Moirou, avec une timide hésitation. Eh bien!., il m'a appelé... je ne sais comment vous dire la chose... il m'a appelé... mouchard !

Les époux Patouillet succèdent au sergent de ville , et racontent l'origine de la querelle qui s'était élevée entre eux et Faucheux ; il confirment les déclarations de Moirou , par rapport aux voies de fait.

Faucheux a la parole à son tour. J'étais dans les vignes ; faites pas attention... Les bons enfants ont toujours le cœur sur les lèvres et dans la main ; voilà la cause que j'ai dit au sergent des choses qui n'étaient pas à dire... Si je l'ai un peu tarabusté, c'était par réciproque... II peut se vanter de m'avoir fait la barbe, et sans savonnette, le vilain!... Tenez , l'homme bu est l'image de l'innocence, et on ne doit passe vexer de ses propos, par respect pour la vérité dont il est l'emblème.

M. le Président. Mais il y a plus que des mots ; il y a eu des coups.

Faucheux. L'homme bu est l'image de l'innocence... les innocents en ont les mains pleines.

M. le Président. Vous feriez bien mieux de uous donner des raisons plus sérieuses et de tâcher de vous disculper.

Faucheux. L'homme bu est l'image de...

M. le Président vivement. Asseyez-vous!

M. l'avocat du Roi déclarant s'en rapporter à la sagesse des juges, le tribunal entre en délibération. Faucheux est condamné à un mois d'emprisonnement et 1 00 fr. d'amende.

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