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CHARITÉ CHRÉTIENNE

On amène sur les bancs de la police correctionnelle une petite fille d'environ dix ans, pâle, chétive et dont les traits languissants attestent la constitution morbide. Elle déclare se nommer Désirée Dardelle et n'avoir ni famille ni domicile. Elle est accusée d'avoir dérobé à l'étalage du sieur Bouillon, rôtisseur, une aile de poulet.

M. le Président. Quel est le motif qui a pu vous porter à voler? N'est-ce pas pour satisfaire votre gourmandise?

Désirée. Ma gourmandise?... oh! non pas!... J'avais faim, bien faim... je n'avais pas mangé depuis deux jours ; je me sentais mourir.

M. le Président. Pourquoi avez-vous quitté vos parents ?

Désirée. Je ne les ai pas quittés. C'est ma mère qui m'a abandonnée... elle disait comme ça qu'elle était trop pauvre pour me nourrir... alors elle a quitté le garni dans lequel nous demeurions ensemble, et je ne l'ai pas revue... je ne sais pas ce qu'elle est devenue... Moi, on m'a chassée parce que je n'avais pas d'argent pour payer... Je suis restée deux jours à chercher ma pauvre mère, mais je n'ai pu la trouver...

M. l'avocat du Roi annonce au tribunal que toutes les recherches de la police pour découvrir la femme Dardelle ont été infructueuses.

M. le Président à la prévenue. Est-ce que vous n'avez pas votre père ?

Désirée. Je ne l'ai jamais connu... on m'a dit souvent que j'étais venue au monde sans père.... (Sourire dans l'auditoire.)

M. le Président. Quelle est la profession de votre mère ?

Désirée. Je ne sais pas. .. je sais seulement qu'elle travaillait tout le jour et même la nuit , et qu'elle disait toujours que ça ne lui rapportait guère^

M. le Président. Enfin elle avait des moyens d'existence?

Désirée. Oh! pour ça oui, en travaillant.

M. le Président. A quelle cause attribuez-vous sa disparition?

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Jnsic nourinaituc Kriiteur de lA Correctionnelle r"l*«e Palais Hoyal,24t

Désirée. Elle avail beaucoup de chagrin parce que j'étais venue au inonde, et que je n'étais pas un garçon... elle s'en plaignait toujours... mais ce n'était pas ma faute...

M. le Président. Ne lui aviez-vous pas donné quelque autre sujet de mécontentement ?

Désirée. Je ne crois pas ; j'étais toujours bien obéissante, et je faisais tout ce que je pouvais pour la consoler, car elle pleurait souvent. Quand elle était triste comme ça, elle me regardait, puis elle disait: Pauvre Désirée, pourquoi n'as-tu pas une autre mère... Mais moi , voyez-vous, j'étais bien contente d'avoir celle-là , et je ne l'aurais pas changée pour une autre...

— M. l'avocat du-Roi. D'après des notes qui m'arrivent à l'instant de la préfecture de police , il paraît que la femme Dardelle était une réclusionnaire libérée.

Désirée fixe ses petits yeux éteints sur M. l'avocat du Roi ; mais elle ne parait pas comprendre ce qu'il vient de dire. Lorsqu'on lui explique que sa mère avait subi précédemment une condamnation infamante pour vol, Désirée laisse tomber sa tète dans ses deux mains et s'écrie en sanglotant : Vous vous trompez, bien sûr !... Ma mère était une honnête femme, la preuve c'est qu'elle m'aimait bien et qu'elle me recommandait toujours de me bien conduire, parce qu'on était bien malheureux quand on n'était pas sage. Je vous assure que vous vous trompez... Oh! ma pauvre petite mère!...

Le tribunal parait vivement ému et semble indécis sur le parti qu'il doit prendre par rapport à la petite orpheline, lorsqu'une dame religieuse, venue à l'audience comme témoin dans une affaire , offre à M. le Président d'emmener la petite Désirée avec elle, et de la faire participer à l'éducation que reçoivent les demoiselles dans leur communauté.

Le tribunal acquiesçant à la demande de la charitable sœur, attendu que Désirée Dardelle a agi sans discernement, la renvoie de la plainte, et ordonne qu'elle sera remise entre les mains de la bonne religieuse.

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