DISCORDE
parler la première ; sa plainte est antérieure à la vôlre.
Florentine. Sans compter qu'elle est plus légitime, comme on le verra bientôt.
Eloa. Il parait que c'est ici comme au royaume des cieux, et que les dernières des dernières sont les premières.
Florentine. Je ne comprends pas!... Voulezvous me faire l'amitié de répéter, s'il vous plaît?
M. le Président. C'est inutile! Expliquez-nous seulement les faits.
Florentine. C'est que j'ai bec et ongles, moi aussi, et je n'ai jamais craint les bégueules... Voyons ; vous voulez donc que je vous parle des atrocités de mademoiselle?... Eb bien! elle m'a coupée par morceaux...
Eloa. Mais vous ne dites pas à la justice que vous m'avez mise en pièces.
Florentine. C'est mademoiselle qui a commencé...
Eloa. C'est cette mijaurée qui a débuté par des mots.
Florentine. J'ai eu mon bonnet de dentelle déchiré...
Eloa. 31a robe a été fripée comme un mouchoir de poche...
Florentine. J'étais en sang...
Eloa. J'étais en eau...
M. le Président, imposant silence à l'une et à l'autre des deux plaignantes , ordonne que les témoins soient appelés.
Le sieur Hector Marais, jeune étudiant, après avoir prêté serment de dire la vérité et de parler sans passion , fait connaître au tribunal que c'est dans son propre logis que s'est, déroulé le petit drame qui amène aujourd'hui Florentine et Eloa devant la justice. Il ne sait rien des torts mutuels des deux parties : il était absent. Il raconte que , lorsqu'il est rentré plus tard, il a trouvé les deux champions dans le plus grand désordre, et, qu'aussitôt entré, c'est contre lui que les deux adversaires ont tourné toute leur fureur. Il a failli devenir la proie de ces deux anthropophages... (Rires dans l'auditoire.)
M. le Président. Comment les plaignantes se trouvaient-elles toutes les deux chez vous ?
M. Hector garde un silence plein de réserve.
Florentine. Monsieur m'avait écrit le matin pour me donner rendez-vous chez lui à trois heures de l'après-midi.
Eloa. J'avais reçu une lettre de monsieur qui me priait de me trouver à son hôtel à la même heure et c'est mademoiselle que j'y ai rencontrée.
M. le Président. Hector, dans quel but avezvous cherché à faire rencontrer les deux plaignantes.
L'avocat de mademoiselle Florentine. On le devine bien. Monsieur voulait provoquer une scène entre les deux jeunes personnes, et amener ainsi une rupture avec l'une et l'autre.
Madame Barraquet, propriétaire de l'hôtel garni, théâtre de l'événement. Quand je me suis présentée pour mettre le holà, j'ai été inondée de coups et je me suis retirée sans demander qui avait tort ou raison.
Plusieurs autres témoins sont entendus, mais aucun d'eux ne peut préciser les faits d'une manière satisfaisante.
Les avocats des deux plaignantes prennent ensuite la parole, et dans une plaidoirie vive et spirituelle, établissent chacun le bon droit de sa cliente ; si bien* que le tribunal ne se trouve pas mieux éclairé après qu'avant.
En conséquence, le tribunal compensant les torts mutuels des parties, renvoie celles-ci des fins du procès, dépens aussi compensés.