ENTRE DEUX EAUX
Un petit homme très rouge et très remuant s'avance devant le tribunal. Sans attendre qu'on l'interroge , il prend la parole et dit avec volubilité :
« Je me nomme Jean-Baptiste Nantouillet, excommis de la malle , présentement retiré rue Neuve-Saint-François , au Marais... Je viens me plaindre d'un attentat commis sur ma personne. Le criminel qui est là en face de vous se nomme Frédéric - Bonaventure Michon , épicier, rue Saint-Louis.
M. le Président. Parlez plus lentement : on vous entend à peine.
Le plaignant. Suffit... Voici la chose... Depuis vingt ans je me fournis chez M. Michon... jusqu'au jour fatal j'ai été content de lui... sucre de bonne qualité, café convenable, huile d'une transparence charmante... enfin un choix de denrées • coloniales et autres... Mais, hélas! il ne faut qu'une heure pour faire du plus honnête homme un scélérat iieffé... Vous allez voir... J'ai l'habitude , messieurs , de tremper mon vin avec de l'eau
de Seltz : cette boisson est tonique, rafraîchissante, et entretient tous les organes dans un état d'excitation délicieux. Le jour des Rois je voulus régaler ma famille d'eau de Seltz... ma foi... toute la bouteille y passa... Ma femme en but... ma fille Zoé en but... Victor, mon fils, en but... Nous avions tous au dessert un petit air gaillard qui nous allait à ravir... on s'en aperçut même chez notre voisine, madame Pinoteau , où nous allâmes faire la partie de loto après diner, et on nous en fit compliment... Mais, hélas! vous verrez bientôt le revers de la médaille. Je tenais le sac à la malice , comme ou dit chez madame Pinoteau ; je venais de tirer les deux potences (chacun sait que c'est le 77), lorsque tout à coup... pardon, M. le Président... il me prend... pardon encore, M. le Président... mais enfin je suis obligé de jeter là le sac et les cartons, et de me sauver à toutes jambes. Cela était si pressant, M. le Président, que j'oubliai, chez madame Pinoteau, mon propre chapeau, un castor tout neuf. . . A peine étais-je rentré chez moi , à peine m'étais-je retiré dans les mystères de mon appartement, que Zoé arrivait au pas de course, puis Totor, puis ma femme... Hélas! quel spectacle!... cela dura toute la nuit, M. le Président... Nous nous crûmes empoisonnés... nous recherchâmes quelle pouvait être la cause de ce... de ce... dérangement dans nos habitudes... nous remontâmes aux aliments... Tout à coup la bouteille d'eau de Seltz frappe mes yeux... je lis l'étiquette... c'était de l'eau de Sedlitz, M. le Président, le plus actif des purgatifs connus! De l'eau de Sedlitz!... tout était expliqué !... Voilà le tour de M. Michon... Totor a abîmé son pantalon bleu de ciel... j'ai détérioré ma robe de chambre à la Robin-des-Bois... Je ne dirai pas ce que ma femme et ma fille ont dégradé... je demande 600 francs de dommages- intérêts... et cela ne nous rendra pas notre pauvre santé, qui décidément est endommagée depuis ce jour fatal...
M. le Président, au prévenu. L'eau de Sedlitz est un médicament. Vous n'avez pas le droit de vendre des médicaments.
Michon baisse la tète et ne répond pas.
Le tribunal condamne Frédéric-Bonaventure Michon à 2 ti francs d'amende.
« Comment! s'écria l'ex- courrier de la malle, 25 francs d'amende ! rien que cela !... Mais cet infâme épicier va se vanter dans tout le quartier de nous avoir fait aller!... »
Imprimerie d'AMEUKF. Gkatiot el Ç>, rue de la Monnaie, 11.