ŒDIPE
Il n'est pas ici question de cet habile devineur de logogriphes qui, par sa pénétration, mit en défaut la science du Sphinx, mais tout simplement d'un vieux comédien nomade, jadis roi dans la tragédie lyrique, aujourd'hui voûté, ridé, râpé ; puissance déchue, qui, après avoir abdiqué le noble chausson de Melpomène, se voit réduit à marcher sur des tiges de bottes considérablement défectueuses. Cet homme, triste exemple des vicissitudes de la fortune, se nomme Cottonet, dit Dorival. Il siège au banc des prévenus, sous l'inculpation d'escroquerie.
En entendant la qualification donnée au délit qui lui est imputé, Cottonet se lève avec une majesté théâtrale, et, enflant sa voix, s'écrie sur le ton du récitatif : « J'ai rempli quarante ans, sans qu'on y trouvât à dire, tous les rôles du grand trottoir, à Périgueux, Cahors, Briançon, Quimper, Vire.... Le public ne pouvait se lasser de me voir dans OEdipe à Colone, ou bien dans Stratonice... Mes succès à plus d'un ont donné la jaunisse et fait leur désespoir...
M. le Président profitant d'une sorte de pointd'orgue que le prévenu introduit dans son étrange mélopée, fait observer à Cottonet que cette digression est tout à fait hors de propos et l'engage à se renfermer dans les faits du procès.
Cottonet. Un jour que je jouais OEdipe à Thionville...
M. le Président. Voici de quoi il s'agit. Vous vous êtes présenté le 1 4 janvier dernier au restaurant du sieur Maurinot, où vous avez dîné... vous n'aviez pas d'argent...
Cottonet. Quand je jouais OEdipe, les temps étaient meilleurs ! .. . depuis, l'âge a éraillé le gosier, les moyens se sont perdus et je suis aujourd'hui comme un orgue sans soufflet... il n'y a plus que le buffet, mais il est vide.
M. le Président. Veuillez ne pas m'interrompre... Lorsque Maurinot vous a présenté la carte à payer, vous avez allégué que vous aviez oublié votre bourse...
Cottonet. C'est la pure vérité!... Un jour que je jouais OEdipe...
M. le Président. Vous avez alors proposé à Maurinot de vous faire accompagner jusque chez
Juste Bourmancé Editeur de la Correcti ormelle Place du Palau Royal, 24-1
vous par un garçon auquel vous remettriez, disiezvous, le prix de votre dîner...
Cottonet. C'est exact!... je jouais donc OEdipe à Thionville...
M: le Président. Si vous continuez, le tribunal se verra forcé de vous imposer silence... Je reprends. Maurinot vous ayant pris au mot, vous êtes sorti, suivi d'une personne attachée à l'établissement; mais arrivé, à votre domicile, vous avez été obligé d'avouer que vous n'aviez pas de quoi acquitter le montant de la carte, et c'est pour ce fait qui constitue une escroquerie que vous êtes traduit devant le tribunal.
Cottonet. Quoique j'aie perdu les poumons, l'estomac fonctionne touojurs bien ; je ne croyais pas que ce fût un crime de dîner à crédit; cela m'est arrivé plus d'une fois à l'époque où je jouais OEdipe... Et jamais personne n'avait songé à s'en fâcher.
M. le Président. Cela ne saurait rendre votre action excusable.
Cottonet. Il faut bien passer quelque chose à un artiste qui a tenu son emploi avec honneur pendant plus de quarante ans. De mon temps, on ne s'enrichissait pas comme aujourd'hui à filer des sons... Je suis né quarante ans trop tôt.
M. le Président. Est-ce là tout ce que vous avez à dire pour votre défense ?
Cottonet. J'ai eu des malheurs; j'ai essuyé trente-huit faillites... Avec tout ça on n'a pas pu mettre à la caisse d'épargne... Je suis dans la débine... On ne pend pas un homme pour si peu... Ah ! les arts et le public sont des ingrats !
Malgré cette touchante péroraison, Cottonet est condamné à un mois de prison et 50 fr. d'amende.