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LE DISTRAIT

M. le Président. Guillard , vous êtes prévenu d'avoir soustrait à l'étalage de Landeau, bouquiniste , un volume. Vous allez entendre la déposition des témoins. Asseyez-vous.

Guillard. Vous êtes bien honnête , je vous remercie. — Guillard, en s'asseyant , se laisse tomber sur son chapeau.

Landeau. Je suis étalagiste sur le quai Voltaire. J'étais en train d'appareiller des volumes, lorsque j'aperçois monsieur qui plaçait un volume sous son bras, et qui s'en allait sans faire semblant de rien. Je lui observe, sans vouloir le fâcher, qu'il

n'est qu'un voleur, et comme il me donnait de mauvaises raisons, je l'ai pris par le milieu du corps et je l'ai porté au poste.

La femme Landeau dépose dans le même sens : « Je ne sais pas, ajoute le témoin, si le prévenu est timbré , mais il a pour sûr des lubies dans la tète : un moment auparavant il avait tiré soû étui à lunettes de sa poche, et il cherchait à le faire tenir sur son nez ; ce n'est qu'une minute après qu'il a reconnu qu'il se trompait.

M. Flotté , témoin à décharge , dit qu'il connaît le prévenu depuis plus de quinze ans , et qu'il est sujet aux plus étranges absences d'esprit. Ses amis l'appellent indistinctement Guillard ou le Distrait. Parmi tous les traits de singularité du prévenu , dit le sieur Flotté, je n'en citerai que deux dont j'ai été moi-même témoin. Un jour, nous étions allés nous promener dans la campagne avec plusieurs de nos amis ; Guillard était resté en arrière ; ne le voyant plus, nous rétrogradons et nous le trouvons dans une mare d'eau jusqu'à la ceinture : le malheureux s'était avancé jusqu'au milieu de la mare sans s'apercevoir qu'il était dans l'eau. Une autre fois, me trouvant chez Guillard, dans une pièce voisine, je l'entendais jurer ; j'ouvre la porte et je le trouve occupé à mettre des gants de coton en guise de chaussettes.

M. le Président à Guillard. Comment se fait-il que vous ayez emporté le volume de Landeau ?

Guillard. Je ne puis l'expliquer que par une absence d'esprit... Je venais de me servir de mon mouchoir... J'aurai pensé sans doute placer mon mouchoir sous mon bras, selon mon habitude, et il se sera trouvé que c'était le volume en question. S'il était besoin d'une preuve plus décisive de mon étourderie, j'ajouterai que le volume que l'on me reproche d'avoir soustrait , était tout uniment le Dictionnaire des rimes , livre qui m'est tout à fait inutile puisque je m'occupe seulement des sciences exactes, et que de ma vie je n'ai eu de goût pour la poésie, que je regarde comme quelque chose de parfaitement oiseux.

Ici le prévenu allonge le bras jusque sur le bureau de l'audiencier , prend dans une sébille en bois une pincée de poudre de buis , l'aspire et éternue à plusieurs reprises.

Le tribunal, convaincu par ses propres yeux, attendu que les faits ne sont pas suffisamment prouvés parles débats, renvoie Guillard de la plainte.

Imprimerie iI'amédse Gratiot et C«, rue de la Monnaie, 11.

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