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LES DEUX PIERROTS

Le mois dernier, par une de ces folles nuils qui sont une anticipation sur les joies du carnaval, Tarabaud et son compère Guillerie s'étaient rendus au bal de la Renaissance, le visage enfariné, les manches traînantes, comme il convient à deux Pierrots de la bonne école. Là, tous deux, entraînés par l'orchestre de Tolbecque, se prennent à rigaudonner à qui mieux mieux, Tarabaud enchérissant sur les hardiesses de la danse de Guillerie ; Guillerie exagérant les légèretés de la danse de Tarabaud. La foule, émerveillée de la gentillesse des deux Pierrots, faisait cercle autour d'eux et se gaudissait fort de leur pantomime, lorsqu'un sergent de ville, gardien austère de la morale publique, intervint et pria très poliment les deux danseurs de vouloir bien vider les lieux, attendu le cas de récidive. Tarabaud et Guillerie déférèrent, non sans objections, à l'invitation du sergent de ville ;

ils quittèrent le théâtre de leurs exploits. Tarabaud, expulsé du bal , avise tardivement que, à l'exemple d'Enée, il est parti sans prendre garde à sa femme qu'il a perdue dans la foule, et commence à craindre qu'elle ne tombe aux mains de quelque Turc ou de tout autre masque non moins infidèle. Que faire? Guillerie imagine de braver l'ostracisme qui les frappe, et, ornés de deux nez imposants, les deux amis, rendus méconnaissables par cette métamorphose, se mêlent encore une fois aux flots des danseurs. Tarabaud oublie le motif qui l'amène, et fait choix d'une danseuse ; Guillerie imite son exemple, et voilà nos deux incorrigibles Pierrots qui se démènent tant et si bien, qu'ils éveillent de nouveau l'attention des surveillants. Reconnus, malgré leur transformation, les deux compères furent immédiatement déposés en lieu sûr. Ils comparaissent aujourd'hui devant le

tribunal sous la prévention de s'être livrés à des danses obscènes.

L'agent de police, par les soins duquel l'arrestation deTarabaud et deGuillerie a été opérée, rend compte au tribunal des faits et gestes des deux délinquants-, il appelle la mimique à son aide pour éclairer les juges sur la gravité du délit.

M. lePrésident.Vous êtes accusés tous les deux d'avoir outragé publiquement la pudeur, en vous livrant à des danses prohibées.

Tarabaud. Nous dansions comme tout le monde, ni mieux, ni plus mal... Le sergent de ville est un peu collet-monlé , et sa pudeur est facile à alarmer... Après tout, jene dirai pas que nous dansions comme des vestales!...

M. le Président. Il paraît que vous attiriez l'attention générale par la licence de votre daose.

Tarabaud. Il y a toujours des badauds partout... Je puis vous assurer, M. le Président, que nous mettions le plus de retenue possible, et que pas une dame dans tout le bal n'aurait pu se formaliser de de notre manière de danser.

M. le Président. Pourquoi, après avoir été prévenus, après avoir été même renvoyés une première fois, avez-vous recommencé ?

Tarabaud. Il faut bien s'amuser un peu... il n'y a qu'un carnaval par an... Le Mercredi des Cendres arrive si vite !

Guillerie s'en tient aux motifs exposés par son ami Tarabaud.

La parole est donnée à l'avocat des Pierrots. L'avocat , avec un à-propos charmant , explique et commente la danse pour laquelle ses clients sont poursuivis. Chaque peuple, dit le défenseur, a eu ses danses lascives ; ces danses ne sont peut-être pas très catholiques, mais elles ne sont pas immorales dans le sens de la loi... Toute cette partie de la plaidoirie nous a paru un peu sophistique. Arrivant au point de culpabilité , le défenseur prétend tirer des circonstances atténuantes pour le cas où la danse en question serait jugée criminelle , de l'état même de ses clients qui étaient légèrement troublés par la fumée du vin. Il cite l'exemple tout neuf du roi David qui dansa devant l'arche, et finit par se rejeter sur les excellentes qualités des deux Pierrots, qu'il se plaît à orner des plus rares vertus.

Après cette brillante plaidoirie, le jeune avocat reçoit les iélicitations de plusieurs de ses confrères

mais les deux" Pierrots n'en sont pas moins condamnés à 1 00 francs d'amende chacun et aux dépens.

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